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"Retour sur l'horizon", de Serge Lehman (éd.)

Publié le par Nébal

LEHMAN (Serge) (éd.), Retour sur l’horizon. Quinze grands récits de science-fiction, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, 2009, 575 p.

 

Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux anniversaire Lunes d’encre (etlascience-fictionfrançaisesionveut), joyeux anniversaire ! Dix ans et encore toutes ses dents (‘fin je crois) pour la meilleure collection grand format dédiée au genre, à mes yeux en tous cas. Un beau chemin parcouru, dont on espère qu’il se prolongera encore longtemps. Et cent ans (mais si on veut), pour la science-fiction française. Pour fêter ce double anniversaire, Serge Lehman a donc réalisé, sous un titre abominablement REACTIONNAIRE, une anthologie attendue comme le messie (et au tournant aussi, donc), où les nouvelles plumes côtoient Grands Anciens et auteurs installés. Un beau gâteau, que l’on s’empressera de dévorer (comme diraient les journalistes).

 

Après une intéressante « Préface » de Serge Lehman (pp. 9-23 ; pas de quoi crier au scandale en ce qui me concerne, en tout cas… mais sans doute suis-je passé à côté de l’essentiel, con de moi), on attaque immédiatement les choses sérieuses (enfin, ce qui m’intéresse le plus) avec Fabrice Colin, « Ce qui reste du réel », suivi de (hum) Emmanuel Werner, « Effondrement partiel d’un univers en deux jours » (pp. 25-50). Une lettre du premier, expliquant pourquoi il ne livrera pas de nouvelle (hum), suivie d’une nouvelle du second (hum), au titre éminemment dickien (voyez par exemple ici). Et dans ces deux textes en miroir, Fabrice K. Dick et Horselover Werner, en partant d’un androïde du maître en personne, rendent un bel hommage au génial auteur d’Ubik et autres chefs-d’œuvre, en usant de ses thèmes comme de ses procédés. Une belle entrée en matière.

 

Après quoi, Eric Holstein, avec « Tertiaire » (pp. 51-87), livre une nouvelle de SF satirique assez jubilatoire. Ça n’est sans doute pas bien original (on pense beaucoup à Planète à gogos, un peu à American Psycho, voire – mais là j’abuse probablement – aux Joueurs de Titan de Philip K. Dick), mais c’est très sympathique, plutôt bien écrit, et ça donne envie, dans un genre très différent, de s’attaquer au premier roman de l’auteur, Petits Arrangements avec l’éternité, tout juste publié chez Mnémos. Je vous tiens au jus.

 

Catherine Dufour, avec « Une fatwa de mousse de tramway » (pp. 89-109), prolonge pas mal les thématiques de la nouvelle précédente. Comme d’habitude, c’est très bien écrit et efficace, pertinent aussi, assez drôle également (dans un registre aigre-doux), mais peut-être un peu court, et donc frustrant…

 

On passe à tout autre chose avec Jean-Claude Dunyach et « Les Fleurs de Troie » (pp. 111-177), seul véritable space opera de l’anthologie, où l’on va prospecter dans la ceinture d’astéroïdes. Une bonne novella, bien ficelée et riche de sense of wonder, mais peut-être un brin déséquilibrée (et/ ou trop dense ?).

 

Je ne pourrais guère m’étendre, par contre, sur le premier texte de Maheva Stephan-Bugni, « Pirate » (pp. 179-198), tout simplement parce que je n’y ai rien panné, con de moi. L’ambiance kafkaïenne avait pourtant tout pour me plaire, mais, non, décidément, je suis passé totalement à côté de ce texte (peut-être un peu trop pouétique pour mes yeux de béotien). Désolé…

 

On revient à quelque chose de plus simple et efficace, pour ne pas dire bourrin, avec « Trois Singes » de Laurent Kloetzer (pp. 199-234), un techno-thriller à base d’arme ultime très bien conçu et palpitant de la première à la dernière ligne. Généralement, ce genre ne m’attire pas vraiment, mais là ça a très bien marché. Une réussite.

 

Suit en ce qui me concerne le premier grand moment de l’anthologie avec l’excellente « Lumière Noire » de Thomas Day (pp. 235-314), un très bon récit post-apocalyptique, post-cyberpunk, post-singularité, post-humain et post-ce que vous voulez. Ce road trip entre Canada et Etats-Unis ravagés est tout d’abord très efficace (sans être très original), mais s’enrichit au fil des pages jusqu’à une fin absolument superbe. Une très bonne novella.

 

On change radicalement de format et de procédés avec le Grand Ancien André Ruellan, qui livre avec « Temps mort » (pp. 315-323) une short story très rude sur la mort et la douleur, portée par une jolie plume.

 

Un nouvel auteur ou peu s’en faut, ensuite, avec Léo Henry et « Les Trois Livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais » (pp. 325-352). Cette fois, on peut bien parler de chef-d’œuvre. Cette nouvelle joliment borgesienne est un vrai petit bijou, bourré d’idées et riche en émotions. Serge Lehman, cruel dans sa présentation du texte, gage qu’un « jour, Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais figurera dans tous les manuels de littérature française ». Coup bas. Cette petite merveille mérite infiniment mieux que ça. Le point d’orgue du recueil à mes yeux. Et de quoi me donner envie de m’atteler enfin à Yama Loka terminus, co-écrit avec Jacques Mucchielli. Là encore, je vous tiens au jus.

 

Suit Daylon, avec « Penchés sur le berceau des géants » (pp. 353-394), et ses étranges entités en orbite. Un texte intéressant, qui n’a pas été sans m’évoquer Ballard ; le style, par contre, m’a semblé osciller entre très bon et un brin pénible à l’occasion, en raison de tics d’écriture parfois lassants. Cela dit, ça reste pas mal du tout : Daylon n’est donc pas qu’un bon illustrateur, il est également capable de livrer de bonnes nouvelles. À suivre.

 

Retour aux Grands Anciens avec Philippe Curval et son « Dragonmarx » (pp. 395-445). Où l’on se plonge dans une Europe de l’Est magico-marxiste. Un texte totalement délirant et grotesque (dans tous les sens du terme). Ça pourrait être intéressant et/ou drôle, ça l’est à l’occasion, mais ça m’a surtout paru bien lourd… Pas accroché. Tant pis, on passe.

 

À Jérôme Noirez, avec « Terre de fraye » (pp. 447-525). Bloop ! (C’était pas un projet à quatre mains avec Catherine Dufour, ça, à l’origine ?) Au programme, surf, alcool, et partouzes extraterrestres semi-lovecraftiennes. Sans doute à cause du surf, ça m’a un peu fait penser à Rudy Rucker. En tout cas, c’est bien, c’est (très) drôle, c’est (très) riche, c’est bien écrit. Du Noirez, quoi. Mais peut-être un chouia trop long ?

 

David Calvo, lui, fait dans le très court avec « Je vous prends tous un par un » (pp. 527-537). Mouais… Pas vraiment accroché là non plus. C’est cinglant, certes, mais… humf… Non, une fois de plus, je suis passé largement à côté. Tant pis.

 

Et l’anthologie de s’achever avec Xavier Mauméjean et son « Hilbert Hôtel » (pp. 539-567) infini, une très bonne nouvelle très kafkaïenne (oui, une fois de plus). La meilleure des conclusions.

Au final, Retour sur l’horizon est bien une très bonne anthologie, variée, riche et tout à fait convaincante. Mais peut-être pas l’excellentissime anthologie que l’on était en droit d’attendre (et que moi j’attendais, en tout cas, mais c’est parce que je suis un grand naïf) : les textes sont pour la plupart bons à très bons, et c’est déjà beaucoup, mais seuls deux ou trois m’ont semblé véritablement excellents. Dommage ? Bof. J’avais sans doute les yeux plus gros que le ventre (déjà bien proéminent pourtant). Allez, ne boudons pas notre plaisir : c’était très bien, tout ça. Merci, M. Lehman, et merci, M. Dumay. Tous en chœur : joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux anniversaire Lunes d’encre, joyeux anniversaire ! Et tous mes vœux de bonheur pour la suite.

CITRIQ

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S

C'est quoi un "anthos"? Une sorte de mousquetaire?

(ne me remerciez pas de cette intervention, j'écoute les chroniques du matin sur France Inter et suis donc tout à fait compétent dans la relance de discussions que je ne comprends pas.)


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A

Effectivement, le problème vient de la communication faite sur cette antho et de son "argument de vente". Après il est clair que plus une antho de Serge Lehman pour Serge Lehman qu'une antho de
référence. Et on peut l'apprécier pour telle, en mettant de côté le "faux buzz".
Après, j'ai l'impression que les anthos "Escales" étaient à l'origine plus ouverte et que la personnalité (ou les goûts ou le carnet d'adresse) de l'anthologiste étaient moins marqués. Je peux me
tromper.
D'un autre côté, Lehman n'ayant rien écrit depuis 10 ans, on peut difficilement lui reprocher de ne pas faire un bilan de la SF d'aujourd'hui.

A.K.


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A

Tu t'intéresses plus au côté bien/pas bien de chaque texte. Cette antho n'est pas qu'une antho parmi d'autres (en tout cas elle n'est pas vendue comme telle). Elle est censée donner un état de
lieux de la SF. Comment chaque texte contribue-t-il (ou pas) à cet état des lieux ?


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N

Je plaide coupable... en partie. Déjà, j'avoue avoir un peu de mal en ce moment à sortir du "j'aime/j'aime pas" pour analyser plus profondément, et je suis le premier à le regretter. Ca, c'est
fait. 

Ensuite, cette antho a certainement plus d'ambitions que la plupart, et, à ce compte-là, je conçois qu'on puisse la juger décevante. Ma première réaction, une fois la lecture achevée, n'était pas
exempte d'un minimum de déception, d'ailleurs, justement pour cette raison. Mais, comme j'ai pu le dire au jeune N., en y réfléchissant, je me suis dit que c'était peut-être moi qui en attendais
trop (et je conclus plus ou moins par ça). Alors j'ai relativisé et pris le parti - contestable, je l'admets - de chroniquer cette antho comme j'aurais chroniqué n'importe quelle autre
(sur mon blog, s'entend), ou plus exactement les textes qui la composent ; ce qui a fait ressortir, malgré tout, sa qualité relative (j'ai de
toute façon un peu de mal avec l'absolu...), à mon sens difficilement contestable.

C'était peut-être un tort, et cela pourrait expliquer pourquoi tu y vois une forme de complaisance. Mais je pense pourtant avoir été honnête. Maladroit, peut-être, pas très constructif non plus,
mais honnête.

Quant à savoir si cette antho vise réellement à établir un état des lieux, c'est effectivement une question qui mérite d'être posée, mais dont la réponse ne me paraît pas si évidente, en fin de
compte. Sur le fil d'ActuSF, Serge Lehman lui-même dit de l'anthologie qu'elle "n'est représentative de rien d'autre que de [ses] propres goûts projetés sur l'ensemble des textes reçus
(et seulement eux)". Bon, on en pensera ce qu'on veut, hein... Et je t'accorde que cette antho s'inscrit bien, à sa manière, dans une série qui avait plus ou moins largement cette
ambition, et qu'elle est vendue comme telle. Mais c'est un fait que la personnalité de l'anthologiste marque l'ensemble du recueil. Je ne suis pas certain qu'elle constitue un état des lieux
fidèle de la SF française... dont l'intérêt et/ou la pertinence me laisseraient à vrai dire un peu sceptique (ça aurait un peu goût de proportionnelle, non ?).

Maintenant, l'idée, c'est aussi de prolonger la discussion ici ou ailleurs, hein : mon point de vue global comme mon appréciation particulière de chaque texte sont à débattre, et les points de vue
divergents sont les bienvenus (sinon, qu'est-ce qu'on se ferait chier...).


A

un peu complaisant tout ça...


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N

Mais alors juste un peu.

Cela dit, si tu veux développer...


K

Même avis que toi, grosso modo ; très bonne anthologie mais ce n'est pas l'anthologie que j'attendais.
En tous cas, je n'ai pas repris, loin s'en faut, la claque qu'Escales sur l'Horizon m'avait mise.


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T

Toi lire Yama Loka Terminus, et plus vite que ça (con de toi)!


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N

Entamé.


W

Verge.


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T

très bonne critique, qui me donne encore plus envie.
Dantec facho c'est un nouveau livre de SF?


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N

Diverge, W, diverge.


Répondre
N

Ah ?


R

Bon sang, t'as pas lu yama loka terminus ? con de toi!


Répondre
N

Certes. Mais c'est ma prochaine lecture.