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"A l'abri du Bossu"

Publié le par Nébal

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Le Bossu, j’en ai rêvé avant de le voir vraiment.

Enfin, « rêvé »…

C’était bien plutôt d’un cauchemar qu’il s’agissait.

Inévitable, avec sa vilaine trogne semi-lépreuse, hérissée de trois épis de cheveux filasses et gras, aile-de-corbeau. Le front bas, cependant. De méchants yeux porcins d’un noir de jais, perçants, brillants, abritant une lueur démoniaque, un éclat de folie pure, quelque part entre la terreur et la haine. Un gros nez verruqueux, gaulois, qui trônait au milieu d’une face rougeaude et suintante, dégoulinante, dégoûtante. Des lèvres sèches et tordues, entrouvertes sur une bouche édentée, d’où jaillissaient çà et là quelques chicots infects et purulents.

Sa bosse, ovoïde, surgissait derrière l’omoplate gauche. Il se tenait de toute façon naturellement voûté, dans une posture un brin simiesque, ses longs bras retombant mollement près du corps, les mains pataudes imprimant un mouvement de balancier à sa démarche courtaude et maladroite. Un gros ventre rebondi, comme une seconde bosse dissymétrique, faisait des « flop flop » sous ses deux mamelles presque féminines. Et deux longues jambes arquées et gauches, que l’on sentait hésitantes dans leur course.

Il était toujours vêtu hideusement, et – je le devinais – puait la fange. Mes cauchemars étaient sempiternellement muets, mais je lui supposais une voix de basse éraillée par le tabac, secouée de toux sèches.

Et il me regardait, l’air tantôt effaré, tantôt haineux, tantôt apeuré ; il me regardait fixement, de ses yeux noirs, de ses petits yeux de porc, inquisiteurs, terrifiés, compatissants ; il me regardait, et moi, moi, j’avais peur…

Le cadre changeait. Parfois, c’était une vieille salle de classe au parquet ciré et aux écritoires vides : j’étais seul face au Bossu. D’autres fois, c’était une rue familière de mon enfance, la nuit, sous un réverbère : j’étais seul face au Bossu. Ou encore la maison de mes parents, déserte : j’étais, encore et toujours, seul face au Bossu.

Je me réveillais alors, frissonnant, dans des draps trempés de sueur, son image sordide persistant dans ma rétine. J’allumais la lumière, fumais une cigarette, une deuxième, une troisième… j’avais peur de m’endormir à nouveau, et, dans la solitude de mes rêves, de retrouver le Bossu.

 

Puis les choses ont changé. Le Bossu m’est apparu en-dehors de mes rêves.

Je me souviens encore nettement de sa première véritable apparition. Je marchais innocemment dans les rues de Toulouse, revenant d’une course ou de l’Université, je ne sais plus, peu importe. Je passai devant une vitrine, et…

Il me fallut un temps pour réagir, un temps pour saisir cette intrusion de mes rêves dans le réel.

Le Bossu se reflétait dans la vitrine et me regardait, l’air ébahi.

Je me retournai frénétiquement, cherchant autour de moi sa sinistre figure.

Rien.

Le Bossu se reflétait dans la vitrine et me regardait.

Il recula, puis disparut petit à petit.

Je m’enfuis en courant.

 

Depuis ce jour, le Bossu n’a cessé de m’apparaître. Dans les vitrines, les miroirs, les fenêtres, dans la Garonne ou le Canal du Midi, sur les flancs des buildings et dans les rétroviseurs des voitures, partout où il pouvait se refléter.

Ma vie est devenue un enfer. Un cauchemar permanent.

Alors j’ai tenté de fuir le Bossu. J’ai pensé – naïvement, sans doute – que le Bossu était peut-être lié à cette ville, qu’il ne me suivrait pas dans une autre. Je me suis dit – Paris, peut-être ?

J’ai pris la navette pour l’aéroport de Blagnac. Le Bossu ne m’a pas quitté des yeux de tout le trajet, assis à mes côtés par-delà la vitre.

J’ai tenté de me noyer dans la foule de l’aéroport.

Le Bossu était dans les lunettes des voyageurs.

Je me suis présenté à l’embarquement, tremblant.

J’ai eu le temps d’apercevoir, l’espace d’un instant, le Bossu dans les yeux bleu électrique de l’hôtesse.

 

Je suis à Paris.

Sous la Pyramide du Louvre.

Et je sais que je ne serai nulle part à l’abri du Bossu.

 

 (Nouvelle écrite pour le forum ActuSF, d’après le générateur de titres aléatoires.)

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