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"Angoisses", t. 2, de Kurt Steiner

Publié le par Nébal

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STEINER (Kurt), Angoisses, t. 2, préface de François Angelier, postface de Philippe Curval, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière Blanche / Noire, [1958-1959] 2010, 380 p.

 

Le nom de Kurt Steiner, c'est-à-dire d'André Ruellan, m’avait frappé pour la première fois à la lecture de Critique de la science-fiction de Jacques Goimard ; on y parlait alors essentiellement « d’Ortog », ce qui ne m’avait honnêtement pas l’air plus passionnant que ça, et surtout pas des plus facile à se procurer, mais je n’en avais pas moins noté le (double) nom du personnage dans un coin de mon crâne.

 

Or le Grand Ancien est doublement ressurgi récemment : sous son (vrai) nom d’André Ruellan, il a signé une brève et très morbide, mais assez belle, nouvelle pour l’anthologie dirigée par Serge Lehman Retour sur l’horizon, laquelle, ma foi, m’avait bien plu. Et, parallèlement, Rivière Blanche, dans sa collection Noire, s’est lancée dans la réédition de ses romans d’horreur publiés dans les années 1950 dans la collection « Angoisse » du Fleuve Noir ; et ça, ma foi, ça me bottait bien de tenter l’expérience, pour au moins deux raisons : 1°) j’étais dans une période où j’avais faim de lectures « faciles », de bons romans de gare ; 2°) j’ai toujours eu un goût prononcé pour l’horreur et le fantastique, difficilement rassasié par les politiques de publication actuelles…

 

J’ai donc lu le tome 1 d’Angoisses, qui comprenait trois romans : Le Seuil du vide, Les Rivages de la nuit et Le Village de la foudre. Trois romans assez proches dans l’esprit, et dans lesquels on pouvait relever quelques points saillants : je pense notamment à une atmosphère assez typiquement « gothique », au sens où elle fait irrésistiblement penser aux film de la Hammer alors en vogue ou (référence personnelle, et non influence de l’auteur…) aux plus tardifs mais meilleurs encore films de Mario Bava, et ce quand bien même le cadre contemporain était privilégié ; je note également la récurrence d’un soupçon de romance, ce qui serait justifié semble-t-il par le fait que la collection « Angoisse », à l’origine, avait été créée pour vous, mesdames ; on pourra enfin relever quelques thématiques récurrentes, dont celles des réminiscences du passé, du double, du pourrissement, de la paranoïa, des livres prophétiques, des pièges…

 

Autant de thèmes et de procédés que nous retrouvons dans ce deuxième tome d’Angoisses, comprenant à nouveau trois romans, Lumière de sang, Dans un manteau de brume et Mortefontaine, auxquels il faut ajouter une enthousiaste et enthousiasmante préface de François Angelier (« Ce dont Steiner est le nom », pp. 7-9) et une postface de Philippe Curval (« Promenades avec la Mort, l’Amour et l’Humour », pp. 365-380 ; texte prévu pour constituer la préface du Livre d’or consacré à André Ruellan qui n’a jamais été publié, et qui est finalement paru, légèrement modifié, dans l’anthologie De flamme et d’ombre).

 

Commençons donc par Lumière de sang (pp. 11-129 ; notons que, de même que dans le tome 1, les couvertures originales sont reproduites). Laurent est un auto-stoppeur. Contraint de faire halte en pleine nuit dans un coin perdu, il est surpris par la grêle, et trouve refuge dans un étrange manoir (* accords d’orgue *), où il est accueilli par une domestique chauve. Le manoir entier baigne dans une lumière rouge produite par des bougies noires qu’il est impossible de souffler… Et Laurent se retrouve bientôt pris dans un piège diabolique préparé à son intention par le maître des lieux, dans ce manoir labyrinthique dont les pièces s’agencent sans cesse différemment, et, toujours, sont envahies par ces mêmes bougies noires répandant une lumière rouge…

 

Une excellente entrée en matière. Le manoir fournit un cadre gothique idéal, et, avec cette histoire de « lumière rouge », il est difficile de ne pas penser au (bien postérieur) film de Dario Argento Suspiria, dont les images ont parfois tendance à ressurgir, quand bien même le héros est masculin. Ce qui n’exclut pas une large part de romance, avec la belle Isabelle, victime des machinations de son oncle diabolique. On retrouve en tout cas certains procédés et thèmes déjà évoqués : piège, réminiscences du passé, livre prophétique, double, paranoïa… Le résultat est un très bon roman de gare, bien construit, palpitant de la première à la dernière page, et largement au-dessus du lot. Mon préféré du recueil (et même des deux recueils, je crois bien), et de loin

 

Suite des opérations avec le très différent Dans un manteau de brume (pp. 131-249). Un petit village normand, en bord de mer, tout ce qu’il y a de paisible. Mais bientôt d’étranges rumeurs se mettent à circuler : on parle de bêtes mutilées, d’étranges apparitions la nuit sur la côte… et un enfant disparaît. Face à l’incurie des autorités et devant le caractère potentiellement surnaturel des phénomènes observés, deux hommes que tout semble opposer vont mener l’enquête : le Père Bourru, l’instituteur, digne « hussard noir de la République », et le curé du village...

 

Parler « d’horreur », ici, serait sans doute exagéré ; il s’agit bien davantage d’un travail sur l’ambiance, parfaitement maîtrisé. Les personnages sont plus travaillés qu’il n’est d’usage, et l’aspect « romance » disparaît totalement, de même que la dimension « gothique », d’ailleurs. Le roman relève davantage de la « comédie de mœurs », façon chronique villageoise, mâtinée de fantastique. On n’a jamais vraiment peur, mais sans doute n’est-ce pas le but : ainsi que les enfants terribles Jagu, et en partie les deux héros, nous sommes plus fascinés que terrifiés par les manifestations du surnaturel auxquels ils sont confrontés. Et le spectre en question – puisque la quatrième de couverture lâche le mot – fait plus figure d’âme en peine que de terrible esprit vengeur… Une lecture agréable, avec un beau travail sur l’atmosphère.

 

Troisième et dernier roman de ce recueil, Mortefontaine (pp. 251-364) est le plus stéréotypé. Ici, nous sommes en plein dans le gothique à la Hammer, riche en romance qui plus est. Le narrateur, Michel, est fasciné depuis sa plus tendre enfance par le château normand de Mortefontaine ; devenu adulte, il y fait un jour, dans ses environs, la rencontre de la belle Cécile de Clécy, et en tombe irrémédiablement amoureux. Comme par magie (…), on lui propose alors de devenir le précepteur de la jeune fille, dont l’éducation est largement à revoir. Mais Cécile est fantasque, et le château de Mortefontaine recèle bien des secrets… à commencer par la présence du mystérieux Armand, qui ressemble tant à Michel !

 

Ici, on retrouve absolument tout ce que j’avais détaillé plus haut : réminiscences du passé, double, pourrissement, paranoïa, livres prophétiques, pièges… Tout y passe, absolument tous les thèmes traités par Steiner dans les cinq autres romans que j’ai pu lire de lui se retrouvent condensés dans celui-ci. Et, à vrai dire, cela fait un peu trop… Surtout dans la mesure où la romance prend malgré tout le pas sur le fantastique et l’horreur, et où tout ce déferlement de thématiques steineriennes, finalement, ne débouche pas sur grand chose… Sans aucun doute le moins bon des trois romans, largement dispensable.

 

 Mais dans l’ensemble, j’ai passé un fort agréable moment avec ce tome 2 d’Angoisses, de même qu’avec le tome 1. Je n’ai pas l’impression qu’un tome 3 soit à l’ordre du jour, dommage (car il existe encore d’autres romans fantastiques de Kurt Steiner, mais Rivière Blanche a souhaité se limiter aux « six introuvables »... mais les autres ne sont pas si faciles que ça à trouver, non ?) ; si ça devait être le cas, je serais sans doute preneur… Mais bon, tant pis. J’ai passé un assez bon moment avec ces six bons romans de gare, et c’est l’essentiel.

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M

Qu'est-ce que c'est?
On se retourne un instant pour trouver dans la société moderne le doux réconfort d'une activité rémunérée, d'un esclavagisme volontaire et cupide, projetant dans un avenir lugubre la vipère de nos
ambitions mort-nées... et quand on revient y a un nébalovsky qui a posté plein de trucs en traitre. En plus, sur le thème delaruesque : "vous retournez en adolescence et, comble du toit d'église,
vous avez une cédéthèque de petit bourgeois de province?".
J'aurais mieux fait d'hiberner dans mes poils pubiens en rêvant d'un monde meilleur et en attendant le retour du Nébalosaurus Bondiflora!
Si j'aurais su...
Terroriste de l'âme!

Je vais m'écouter un petit Antechrist s. tiens.


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N


Vous me manquiez, vouzaussi.



C

Aaaaah, un livre! Ça m'avait manqué ça!
(...)
(-->)


Répondre
N


Eh eh.


Le problème, c'est que la plupart des livres que j'ai lus ces derniers temps, je les ai chroniqués (ou je vais les chroniquer) pour ailleurs qu'ici ; d'où leur rareté en ce moment sur mon blog.
Mais ça devrait n'être que temporaire, c'est du rattrapage.