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"Au carrefour des étoiles", de Clifford D. Simak

Publié le par Nébal

Au-carrefour-des-etoiles.jpg

 

SIMAK (Clifford D.), Au carrefour des étoiles, [Way Station], traduit de l’américain par Michel Deutsch, Paris, J’ai lu, coll. Science-fiction, [1963, 1968, 1978] 2008, 222 p.

 

Ces derniers temps, la deadline approchant veugra sa mère la teupu, j’étais en pleine phase de bifrostisation. C’est ainsi que j’ai lu l’excellent Stalker, ou pique-nique au bord du chemin et le très bon L’Île habitée des frères Arkadi et Boris Strougatski, tous deux parus dans la belle collection Lunes d’encre ; et, comme le dit si bien la sagesse populaire, jamais deux sans trois (et elle se plante jamais, la sagesse populaire, sinon on n'aurait pas Nicolas Sarkozy comme président de la République, nanmého), je m’apprêtais du coup, hier, à poursuivre dans la même collection avec la dernière publication française (mais l’original date de 1991) de l’excellent Robert Charles Wilson, À travers temps. Mais là, soudain, que vois-je dans le « prière d’insérer » (enfin, je crois que c’est comme ça qu’on appelle le machin…) ? « À travers temps est […] un hommage au classique de Clifford D. Simak Au carrefour des étoiles… » Classique que je n’avais pas eu l’heur de lire jusqu’à présent, mais qui figurait depuis quelque temps déjà dans mon étagère de chevet. Aussi me suis-je dit qu’il pourrait être utile de faire d’une pierre deux coups, et de simakiser d’abord pour mieux wilsoniser ensuite. Retroussant mes manches – hardi ! hardi ! –, j’ai donc entamé la lecture d’Au carrefour des étoiles… que j’ai plié dans la journée sans même me forcer, tellement je me suis régalé.

 

J’ai déjà eu l’occasion de vous parler une fois de Clifford D. Simak sur ce blog (miteux, oui). C’était à propos de la sortie du très bon Voisins d’ailleurs aux éditions du Bélial’. Et Au carrefour des étoiles, roman qui a par ailleurs obtenu le prix Hugo en 1964, est à bien des égards plus proche des thématiques développées dans ce recueil que de celles soulevées par l’autre grand classique simakien, le merveilleux Demain les chiens. On retrouve ici ce cadre rural et quiet, du moins en apparence, ou du moins désireux de quiétude ; et cette idée des extraterrestres comme étant des « voisins », membres d’une grande « fraternité », bien loin des vilains « bug-eyed monsters » d’antan. Aussi peut-on résolument parler d’une science-fiction « humaniste », au sens le plus large et le plus positif. Optimiste ? Là, c’est peut-être un peu plus compliqué ; disons : « Oui, mais… »

 

Un homme vit seul dans une étrange ferme sur une falaise escarpée du Wisconsin. Cet homme, cet Enoch Wallace, n’a que peu de contact avec son entourage, et ne sort de toute façon guère de chez lui – il ne fait guère qu’une petite balade quotidienne pour aller récupérer son courrier auprès du facteur, le seul « ami » qu’on lui connaisse. Mais depuis deux ans, Wallace est placé sous surveillance ; l’agent de la C.I.A. Claude Lewis, qui se fait passer pour un ramasseur de ginseng et fréquente ses voisins les plus proches, les Fisher à moitié consanguins, sait en effet que Wallace cache un secret d’une envergure inimaginable : en effet, si, d’apparence, il a une trentaine d’années, tout indique qu’il s’agit en fait d’un vétéran de la guerre de Sécession âgé de 124 ans ! Et Lewis entend bien percer ce mystère…

 

Mais le lecteur, lui, sait bien vite de quoi il retourne. Oui, Enoch Wallace, est bien un vétéran de la guerre de Sécession. Et, s’il n’a quasiment pas vieilli depuis lors, c’est qu’il a été choisi par des extraterrestres pour être le gardien d’une station de transit sur Terre, installée dans sa ferme, qui fait ainsi office de gare pour les extraterrestres de passage, Thubains semi-liquides, Végiens lumineux et tant d’autres encore…

 

Et il en va ainsi depuis près d’un siècle. Oh, la population du coin sait bien qu’il y a quelque chose de bizarre avec Enoch Wallace et sa ferme, mais on ne pose pas de questions, c’est un gars du coin, après tout…

 

Et puis, subitement, tout se met à aller de travers : la surveillance s’intensifie, Wallace commet des gaffes, désastreuses tant pour lui que pour les autres, les extraterrestres menacent de fermer la station, la Terre semble à la veille de la guerre nucléaire (et là on pense très très fort à Le Jour où la Terre s’arrêta)... La quiétude a disparu. Le charme semble brisé. Il faudrait rien de moins qu’un puissant symbole pour rétablir l’ordre, à tous les niveaux…

 

Longtemps, on se demande si Au carrefour des étoiles a une intrigue ou bien est un simple roman « de cadre », « de contexte » ; maintenant je peux vous dire que oui, il y a bel et bien une intrigue, et particulièrement tarabiscotée (un peu trop, peut-être, d’ailleurs), faisant appel à de très nombreux éléments épars (le livre déborde littéralement, il est saturé d’idées toutes plus géniales les unes que les autres – tiens, c’est l’heure du « c’était mieux avant » : à l’époque, les auteurs ne tiraient pas à la ligne pour développer péniblement une idée sur 800 pages, mais ils avaient une idée toutes les huit pages ; ben voilà, c’était mieux avant…) qui se recoupent finalement selon une mécanique très bien huilée pour aboutir à un tout d’une cohérence indéniable (oui, parce que voilà le bémol au « c’était mieux avant » : chez Simak, chez Heinlein, chez Asimov, c’est cohérent ; chez Van Vogt, non – tiens, ça faisait longtemps que j’avais pas dit du mal de Van Vogt, moi…).

 

Le résultat est assez bluffant, et en tout cas passionnant. Au carrefour des étoiles est un roman d’une richesse saisissante, d’une variété dans les thèmes traités remarquable, mais qui ne se perd pour autant jamais en route (même si, honnêtement, certains passages « mystiques » peuvent prêter à sourire… mais vous allez me traiter de cynique, et vous n’auriez pas tort). Les personnages, en outre, sont très bien campés : Enoch Wallace est une figure complexe, vieux bourru dans un corps de jeune homme, désespérément solitaire, et désespérément humain malgré tout. Il est par ailleurs intéressant de voir que Simak ne s’est pas complu dans le manichéisme facile consistant à faire de Lewis un méchant « man in black » avant l’heure ; lui aussi est finalement quelqu’un de plutôt sympathique, simplement dépassé par les événements. On ne trouvera en fin de compte de véritables « méchants » que dans la famille Fisher, comme en guise de compensation pour la gentillesse extrême incarnée par la fille de la famille, la sourde-muette Lucy, un peu sorcière… Et il va de soi que les extraterrestres – et a fortiori les races extraterrestres – ne sauraient se voir accolés de tels stéréotypes chez Simak.

 

Lequel est également un peintre remarquable, très doué pour rendre l’atmosphère propre à la campagne du Wisconsin. Sa plume, de manière générale, se révèle très agréable, toute en nuances et subtilités. Elle peut à l’occasion se montrer très émouvante, ainsi, notamment, lors des scènes impliquant Wallace et « ses fantômes »… et en particulier (et sans surprise, je ne pense pas révéler quoi que ce soit ici) à la toute fin du roman. Ici, j’ai envie de faire ma feignasse, et de reprendre les très belles formules de Pierre-Paul Durastanti dans sa critique du roman parue dans le n° 22 de Bifrost (et reprise sur la NooSFere) : « à la fin, quand tout est résolu, l’auteur ne peut se contenter d’un banal happy end, si bien que le lecteur, gorgé de soleil automnal, referme le livre secoué par un de ces frissons qui annoncent la froidure de l’hiver.

 

« Tout l’art de Simak, tout son équilibre et toutes ses nuances résident dans le paradoxe de ce frisson sous le soleil. »

 

Je ne saurais mieux dire, et préfère donc fermer ma gueule. Simple conclusion : Au carrefour des étoiles est bel et bien un grand roman de science-fiction, un « classique » qui ne s’est pas démodé, et qui a gardé aujourd’hui intact la majeure partie de sa saveur. Il reste un vrai bonheur de lecture, pétri d’idées toutes plus géniales les unes que les autres, et porteur de valeurs humanistes qui reposent un peu dans le train cynique où va le monde. Un chef-d’œuvre, je crois qu’on peut le dire ; peut-être pas aussi bluffant que Demain les chiens, mais pas loin.

 

 

 Et maintenant je peux lire À travers temps. Hop, c’est tipar.

CITRIQ

Commenter cet article

Efelle 28/09/2010 23:15


Un très bon moment en effet.


Vance 18/08/2010 07:57


Lu et conquis, surtout par le style, parfois fleuri (oui, j'aime les adjectifs, je fais mon Scutenaire) et les idées à la pelle (toute une page réservée à ce qui ressemble fort au holodeck de Star
Trek NG). Très beau roman.


J. 07/05/2010 05:38


Il y a quelques années, j'étais atteint de frénésie simakienne, prélude à un retour à la SF après des années de strict régime fantasy.

J'apprécie beaucoup Simak pour ses ambiances paisibles et son propos optimiste quant


blob 06/05/2010 14:53


Dans le genre Simakien, il y a le Robert Reed de la première époque, avant que son agent ne le contraigne à écrire du NSO-qui-tâche.

Et notamment, il y a un roman, La voie terrestre, qui pourrait être une sorte d'hommage à Une chaîne autour du soleil.

Robert Reed pour moi, c'est comme Simak: c'est le visage aimable de l'Amérique.


thomas geha 05/05/2010 10:13


Une certaine odeur, j'avais trouvé l'intrigue un peu bancale, mais l'idée de départ est vraiment excellente. Ring around the sun me laisse un bien meilleur souvenir, très "rétro" déjà à l'époque de
ma lecture.
Mais j'ai plein d'excellents souvenirs avec Simak : Les Fleurs pourpres (une "invasion" de fleurs extraterrestres), Héritiers des étoiles (excellent post-apocalyptique malgré une fin un peu vite
envoyée et qui manque de saveur), ou encore Le dernier cimetière qui, même s'il est considéré comme mineur, contient de très très belles pages...


Vance 04/05/2010 19:42


J'ai aussi Une certaine odeur et Ring around the sun...


Nébal 05/05/2010 08:49



On m'a dit beaucoup de bien du second, donc, mais je ne l'ai pas lu...



Vance 04/05/2010 18:55


Quand je lis ça : "chez Simak, chez Heinlein, chez Asimov,c'est cohérent", bon, ben je suis conquis, hein. Ben oui, quoi, rhooo, j'ai le droit d'être partisan. Bon, j'ai 4 Simak qui m'attendent
sans protester (oui, je prends soin de mes livres), je crois savoir par lequel commencer.


Nébal 04/05/2010 19:30



Ah, si tu dois commencer par un, moi je dirais plutôt Demain les chiens, et celui-ci en deuxième position. Mais ça n'engage que moi...



Efelle 04/05/2010 18:55


Nébal ? On peut se tutoyer ?
T'es chiant !

Et mon compte en banque ? Et mes étagères ?

Bref excellente chronique qui donne envie de lire.
NEBAL EST DE RETOUR !

Zou sur la liste d'achat en espérant que je puisse aller à la dédicace Wilson.


Nébal 04/05/2010 19:28



Dans mon immense générosité, je consens à ce que tu me tutoies.


Même si c'est pour m'insulter.



camichka 04/05/2010 15:47


De la bonne SF humaniste, tu as bien dit humaniste ? J'y cours, j'y vole, c'est tout à fait mon truc !


Nébal 04/05/2010 19:34



Ah ben là, tu devrais trouver ce qu'il te faut...



thomas geha 04/05/2010 12:36


Non, pas (re)passé le Pêcheur. Soit la trad est nulle, soit c'était mal écrit à la base, soit c'est moi qui étais dans un mauvais jour :-)
Je garde juste l'image amusante de la plante qui fait pousser des steaks (même si ça fait vachement américain moyen du Kentucky qui ne pense qu'à son barboc et sa barbac).