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"Aucun homme n'est une île", de Christophe Lambert

Publié le par Nébal

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LAMBERT (Christophe), Aucun homme n'est une île, Paris, J'ai lu, coll. Nouveaux Millénaires, 2014, 282 p.

 

Je n'aurais peut-être pas dû lire ce livre... En effet, je n'avais jusqu'à présent jamais été pleinement convaincu par Christophe Lambert (Le Commando des immortels était largement raté à mes yeux, La Brèche un divertissement honnête mais guère plus), mais surtout le sujet d'Aucun homme n'est une île ne me bottait pas plus que ça. C'était la liste des stars qui me posait surtout problème, en fait : je ne connais à peu près rien d'Hemingway (dont, honte sur moi, je n'ai rien lu à part, quand j'étais gamin, Le Vieil Homme et la mer, comme tout le monde – j'avais détesté, mais bon...), je méprise Fidel Castro et Che Guevara me gonfle (et plus encore le culte de la personnalité qu'a suscité le martyr)... Pourquoi lire alors ce roman ? Ben, parce qu'on me l'avait prêté, que je n'avais pas grand-chose d'autre sous la main, et parce qu'il venait de remporter le prix ActuSF de l'uchronie... Allez.

 

Nous sommes en 1961. Le point de départ de cette uchronie est double (et pas forcément hyper crédible) : tout d'abord, Kennedy évite le débarquement des anti-castristes à la baie des Cochons ; une opération mieux préparée a lieu quelques mois plus tard, bientôt suivie par un débarquement de marines (mouais...) ; on vire ainsi le Líder Máximo du pouvoir et le contraint à reprendre la guérilla dans les montagnes de l'Escambray (occasion pour l'auteur de faire son Vietnam dans les Caraïbes, ce qui me paraît d'un intérêt limité). Par ailleurs, Hemingway ne se suicide pas au cours de l'été.

 

Le vieil écrivain, prix Nobel de Littérature, voit en fait là une occasion de reprendre du service et de retrouver l'atmosphère de la guerre d'Espagne ou du débarquement en Normandie, qu'il avait couverts autrefois. Il entend se rendre à Cuba, île qu'il connaît bien et qu'il a longtemps habitée, pour y interviewer Fidel Castro et Che Guevara. Ce que la CIA ne voit pas d'un très bon œil, mais elle entend saisir l'occasion : elle envoie son agent Robert Stone assister Hemingway sous la couverture d'un reporter photographe, avec pour mission d'assassiner au passage le Grand Frère Castro et le Petit Frère Guevara ; Hemingway se doute que Stone n'est pas ce qu'il prétend, mais laisse pisser, en gros, se contentant de sarcasmes de temps en temps...

 

Dès lors, le roman suit plus ou moins deux trames, un chapitre sur deux. Il y a donc tout d'abord ceux consacrés à Hemingway, selon le point de vue de Robert Stone ; un long voyage jusqu'au campement de l'Escambray, un tantinet ennuyeux... Et puis il y a les chapitres qui racontent l'histoire du camp castriste ; ce n'est pas systématique, mais on a généralement le point de vue du jeune cameraman Néstor Almendros (futur collaborateur de Truffaut), béat d'admiration devant le Che, avec lequel il se lie d'amitié et qui lui inculque sa conception de la guérilla entre deux saillies pseudo-philosophiques.

 

Bon.

 

Ce roman est à mes yeux un échec... Il ne parvient en effet pas, à mon sens, à constituer un bon divertissement, à la différence de La Brèche et, en étant bon public, du Commando des immortels. Le rythme se traîne, sur cette base plus ou moins crédible, et on s'ennuie le plus souvent (sauf lors de l'épisode le plus guerrier, la prise de Trinidad par les troupes du Che ; Lambert aime décidément les trucs militaires, et c'est sans doute ce qu'il réussit le mieux ; dommage qu'il verse dans l'héroïsme à dix balles, mais j'y reviens). Tout se déroule mollement, jusqu'à une fin somme toute prévisible – annoncée il est vrai par la punchline du titre, un peu grotesque comme le sont toutes les punchlines...

 

Mais, surtout, et voilà qui n'engage sans doute que moi, mes préjugés intervenant probablement dans l'affaire, le roman est atrocement caricatural et très agaçant dans sa présentation des personnages historiques et des événements auxquels ils sont liés. Oh, je ne nie pas le travail de documentation de l'auteur, qui ressort de ses quelques notes en fin de volume ; je dis juste qu'il est dommage que cette documentation ait été employée de la sorte, de manière aussi naïve, disons. Certes, de temps à autre, Christophe Lambert infuse quelques éléments moins unilatéraux pour éviter de verser totalement dans le manichéisme, et le personnage de Robert Stone est presque intéressant à cet égard. Mais les portraits de Castro (bouh) et Guevara (wah) n'en sont pas moins agaçants de simplisme.

 

Même si, sans surprise, c'est surtout celui du Che qui m'a posé problème. Je l'ai dit plus haut : le culte de la personnalité, l'idolâtrie débile suscités par l'Argentin, m'ont toujours cassé les couilles (d'autant que j'avais quelques ardents admirateurs du bonhomme dans mon entourage) ; or Christophe Lambert y succombe largement. Malgré la critique latente, notamment de l'impulsivité du commandant, le portrait reste quand même assez unilatéral, et verse dans l'héroïsme à dix balles, à base de conscience révolutionnaire authentique accompagnée d'un charisme de pacotille. Certains tableaux censément édifiants sont à se pisser dessus, ou à hurler de rage, au choix. Au début, j'ai cru que l'agacement procuré par le personnage de Guevara témoignait d'une astuce de l'auteur, qui entendait casser un peu le mythe ; à la fin, je n'avais clairement plus ce sentiment, du fait du rôle endossé par le martyr dans la trame, et du regard que l'auteur nous impose, celui du jeune Néstor. J'ai voulu croire à la distance tout d'abord, mais l'accumulation m'a gavé et convaincu que Lambert se complaisait, là encore, dans la caricature, versant positif cette fois.

 

Résumons : base peu enthousiasmante et pas hyper crédible ; trame qui se traîne ; caricature à tout va, avec les personnages adéquats... Non, franchement, j'ai du mal à y voir un bon roman (alors le considérer comme une excellente uchronie, hein, bon...). Si l'on y rajoute un style lui aussi simpliste, mais sans l'efficacité qui a pu le caractériser dans de précédentes livraisons de l'auteur, et qui achoppe parfois sur des métaphores ou comparaisons foireuses, le bilan est à mes yeux sans appel : Aucun homme n'est une île est un ratage à peu près complet.

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Ubik 05/12/2014 09:44

Mouais...
Je crois que l'anti-communisme primaire et l'anti-capitalisme primaire déforment l'un comme l'autre l'image du Che. Qu'il ait exécuté froidement des guérilleros déserteurs et des partisans de
Batista, c'est un fait avéré. Mais, il a aussi soigné et fait soigner des prisonniers.
Sincèrement, je pense que l'on devrait arrêter de juger un personnage historique en fonction de l'aspect de sa personnalité que l'on approuve ou que l'on réprouve. Et puis, ne jamais oublier de
contextualiser, comme lorsque l'on critique un bouquin (n'est-ce pas M. Klein...).
Quant au roman de Christophe Lambert, même si je le trouve personnellement perclus de clichés, c'est une œuvre de fiction. Libre à lui de donner sa vision (pas si romantique que cela) du Che. Après
tout, il ne fait pas œuvre d'historien.

Nébal 05/12/2014 14:32



Ah mais globalement d'accord, hein !


 


Mais je mettrais quand même un bémol sur la liberté du romancier-pas-historien : oui dans l'ensemble, mais quand on joue avec de telles figures politiques (et j'aurais envie de dire a
fortiori dans un exercice uchronique), il me semble malgré tout qu'il y a quelques précautions à prendre ; mais bon, je vais pas pourrir ces commentaires avec un point Godwin, hein ?



Gérard Klein 04/12/2014 20:06

Le Che était un tueur froid et un terroriste. Il n'y a aucun doute là-dessus et il n'y en a jamais eu beaucoup. Sa façon de traiter les prisonniers était carrément nazie. Il est à peu près établi
qu'il a tué de sa main des centaines de victimes.
Mais le stalinisme de certains français et leur anti-américanisme de principe les a tellement aveuglés et en aveugle encore certains qu'ils donneraient une décoration à Gœring (après tout
anti-américain lui aussi)
Non que les États-Unis soient peuplés de saints exempts d'erreurs, voir Busch jr. Mais il y a comme une différence.
J'ai reçu ce bouquin, mais je crois que je vais me dispenser de le lire.

Nébal 05/12/2014 04:37



Ah ben non, dans le roman, le Che protège les prisonniers yankees contre les exécutions sommaires. Si ç'est écrit, c'est que ça doit être vrai.