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"Baal", de Renée Dunan

Publié le par Nébal

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DUNAN (Renée), Baal, suivi de Les Amantes du diable, présentation et notes de Brian Stableford, traduites [de l’anglais] par Jean-Daniel Brèque, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière Blanche – Baskerville, [1924, 1929, 2011] 2012, 258 p.

 

Ce nouveau volume de la collection Baskerville contient, sous le seul titre générique de Baal, deux courts romans de la mystérieuse femme de lettres Renée Dunan, réédités l’an passé en langue anglaise par Brian Stableford, qui, du coup, présente et annote cette édition. Tout un personnage, que cette Renée Dunan… à supposer déjà qu’elle ait réellement existé, ce qui a semble-t-il pu être mis en doute. Toujours est-il que l’on attribue à cette signature une carrière dans la presse et une abondante activité littéraire, notamment dans le registre de l’érotisme ; et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela se sent à la lecture de Baal

 

Ma curiosité a été attisée par plusieurs éléments, en l’espèce : d’une part, de manière générale, et comme vous avez peut-être pu le constater à l’occasion, j’ai trouvé plus qu’à mon tour mon bonheur dans des curiosités antédiluviennes, du genre justement de celles qu’édite Baskerville ; d’autre part, on annonçait ici « des créatures lovecraftiennes avant la lettre » (je cite la quatrième de couverture), ce qui ne pouvait que me botter ; en outre, ladite bestiole poulpesque figurait, de même que l’héroïne de Baal, la sorcière Palmyre, dans la chouette BD qu’est La Brigade Chimérique, ce qui me donnait envie d’en savoir davantage ; enfin, j’ai appris à la relecture de ladite BD dans sa version intégrale récemment publiée que Renée Dunan était potentiellement (si j’ai bien tout compris) un avatar de George Spad, ce qui, là encore, n’a fait que rendre cette lecture attractive pour le petit fan que je suis. Autant de mauvaises raisons, peut-être, en dehors de la première, mais voilà : j’étais curieux… Alors hop, et plus vite que ça.

 

Commençons donc par Baal, ou La Magicienne passionnée. Livre des ensorcellements (tout un programme !). La narratrice (du nom de Renée…) de ce bref roman en quatre épisodes très relâchés (mais alors vraiment très relâchés) est la secrétaire de la lubrique et sagace sorcière parisienne Palmyre. Celle-ci, charismatique maîtresse-femme à la moralité plus que douteuse (et c’est tant mieux ; c’est même probablement un des aspects les plus intéressants de ce roman), se retrouve un jour dans une fâcheuse posture, pour avoir, lors d’une séance, attiré sur elle l’attention de Baal, étrange entité extra-dimensionnelle d’allure passablement poulpesque (et qui fournit le lien ténu entre les différentes parties du roman, aux titres kabbalistiques).

 

Voilà pour le proto-lovecraftien. Mais on aurait tort, sans doute, d’y attacher beaucoup d’importance, et le cher HPL, s’il avait été déjà mort au moment de la parution de ce petit bouquin, se serait probablement retourné dans sa tombe à cause de cette assimilation (ce qu’il doit faire aujourd’hui, du coup). C’est que l’entité poulpesque de Renée Dunan est avant tout puissamment érotique et affamée de sexe (dimension on le sait à peu de choses près systématiquement absente des écrits du maître de Providence, si ce n’est pour fournir un prétexte aux développements sur l’hybridité et par voie de conséquence la dégénérescence).

 

Et, en fait, au-delà des délires pseudo-scientifiques à base d’ésotérisme jargonneux qui parsèment le court roman de Renée Dunan, extrêmement confus et vite lassants, c’est bien avant tout de cul qu’il s’agit ici. Pas très subtilement, d’ailleurs. Et si cela suscite à l’occasion un sourire aussi complice que coquin (uh uh), le fait est que c’est quand même vite lourdingue, toutes ces allusions qui parsèment la conversation de Palmyre et Renée, et que cela ne fournit guère une trame suffisante pour garder éveillé le lecteur tout au long du roman ; passé quelques pages, on s’emmerde quand même pas mal. Et – je vous vois venir, avec vos questions ineptes –, non, du coup, on ne reconnaît pas vraiment dans cette Palmyre-là le personnage de La Brigade Chimérique, qui en a fait une adaptation très libre. Aussi le roman n’a-t-il au final que peu de choses pour lui : on notera à son crédit sa délicieuse amoralité (donc), le charisme certain de Palmyre, et l’originalité de la chose, tournant à la franche bizarrerie, qui en fait effectivement une curiosité potentiellement à même de séduire le lecteur bon public ; ce que je n’ai pas été pour le coup. Bon, pas grave.

 

En fait, étrangement (ou pas), j’ai été davantage intéressé par le second roman ici repris, à savoir Les Amantes du diable (1550) ; notons d’emblée que cette date est a priori farfelue, et a peut-être été imposée par l’éditeur, alors que le livre se situe probablement à une époque antérieure. Cela dit, si le roman n’est guère bavard à ce sujet (tout au plus trouvera-t-on quelques allusions à la fin des guerres privées, et la mention de Charles VI parmi les ancêtres du roi de France du roman) et a du coup quelque chose d’abstrait à la limite de l’intemporalité, nous sommes bien dans un petit village fictif non loin de Paris, durant la Renaissance. Et ce même si l’on n’y évoque pas une seule fois les guerres de Religion (la seule hérésie mentionnée est le catharisme).

 

Bon, peu importe. Ce qui compte, c’est que Renée Dunan nous livre ici une histoire de sorcellerie. Or, et peut-être certains d’entre vous l’ont-ils noté, c’est là un sujet qui m’a toujours fortement intéressé (voyez notamment mes comptes rendus du Marteau des sorcières et d’Häxan et, surtout, de La Sorcière de Michelet, qui se fait passablement défoncer en présentation et en notes par Brian Stableford, et a constitué semble-t-il la principale source d’inspiration de l’auteur).

 

Nous suivons donc la jolie Babet, femme de Jean Hocquin, du village des Heaumettes (avec à sa tête un baron aussi cruel que stupide et rétrograde, ce qui n’est pas peu dire). Babet, ambitieuse et cupide, mais aussi très amoureuse, signe par l’entremise d’un sorcier nécessairement juif un pacte avec le diable pour sauver la peau de son braconnier de mari. Et Satan, semble-t-il, d’exaucer ses prières maléfiques, puisque Jean est relâché après avoir été soumis à la question, échappant de peu à la pendaison. Survient bientôt un gentilhomme qui séduit la jeune femme et la comble de présents, ce qui semble bien confirmer la providence satanique…

 

Pourtant, en fait de diableries, on n’aura ici pas grand-chose à se mettre sous la dent (ou sous ce que vous voulez) : tout juste une scène de sabbat (évidemment un brin polissonne) et une de messe noire ; pas de quoi fouetter un chat, et encore moins lui éclater la tronche contre un mur en offrande au Maudit (miaou). On relira de préférence Là-bas de Huysmans (oui, ça n’a rien à voir, même si c’est cité une fois).

 

Néanmoins, c’est assez rigolo. La trame est plus que légère, le style n’a rien d’exceptionnel (même s’il est incomparablement plus convainquant que dans Baal, et nous épargne cette fois – merci ! gloire à Satan ! – les digressions ésotériques à la mords-moi le nœud), mais ça se lit assez agréablement, et, là encore, on appréciera l’amoralisme de la chose.

 

Ce qui n’en fait pas une lecture indispensable, loin de là. Alors a fortiori, pour ce qui est du volume entier… Disons qu’il s’agit là d’un livre curieux, effectivement, qui pourra peut-être satisfaire les lecteurs les plus tolérants. Mais, pour ma part, je ne peux qu’avouer une déception relative. Récapitulons donc : si vous voulez du proto-lovecraftien ou du chimérique à l’état pur, vous pouvez passer votre chemin ; par contre, si votre intérêt se porte plutôt sur l’occultisme blagueur (fin-de-siècle à contretemps), l’érotisme pas subtil mais pas outrancier non plus et l’amoralisme gentillet mais charmant, alors, peut-être… C’est vous qui voyez.

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