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"C'est ainsi que les hommes vivent", de Pierre Pelot

Publié le par Nébal

C-est-ainsi-que-les-hommes-vivent.jpg

 

PELOT (Pierre), C’est ainsi que les hommes vivent, Paris, Denoël – LGF, coll. Le Livre de poche, [2003, 2006] 2010, 1178 p.

 

[Une vieille chronique pas vraiment à la hauteur de son sujet… Trop de temps s’est cependant écoulé pour que je puisse efficacement la retravailler. Je suis donc plus ou moins contraint de vous la livrer en l’état… Mais croyez-moi néanmoins sur ce point : même si je peine à le démontrer, ce livre est extraordinaire, un vrai chef-d’œuvre.]

 

Au sein d’une œuvre qu’il convient bien de qualifier de pléthorique, il est à n’en pas douter certains titres de Pierre Pelot qui se dégagent de l’ensemble, et méritent une attention toute particulière. C’est très certainement le cas de ce monumental pavé qu’est C’est ainsi que les hommes vivent, roman « historique » d’une ambition sans pareille.

 

Assez classiquement, l’intrigue se déroule sur deux niveaux. Tout d’abord, au tournant du XXe et du XXIe siècles, nous suivons les pas de Lazare Grosdemange, alias Lazare Favier, journaliste prestigieux de son état, et qui se remet tout juste d’un accident cardiaque. Une séquelle, entre autres : Lazare fait dans l’amnésie sélective, et ne se souvient pas de ce qui s’est produit entre le 25 octobre 1999 et le 1er janvier 2000. Et de chercher à combler le vide, ce qui amènera notre héros à s’interroger sur son étrange aïeul, Victor Favier, déporté un siècle plus tôt en Nouvelle-Calédonie.

 

Mais autant l’avouer : si l’enquête de Lazare est palpitante, le véritable intérêt du roman réside avant tout dans sa seconde trame, qui débute exactement 400 ans plus tôt, au tournant des XVIe et XVIIe siècles, dans la même région des Vosges (dont est originaire l’auteur, ce qui explique sans doute bien des choses).

 

À l’aube du Grand Siècle, donc, une femme est brûlée comme sorcière – la chose est banale. Mais elle laisse derrière elle un nourrisson (le « fils du diable » ?), que la jeune Apolline, dame chanoinesse, décide de baptiser Dolat. Au fil du temps, marraine et filleul deviendront amants…

 

Mais c’est là une histoire qui ne fait que commencer. Bientôt, du fait d’un conflit entre les chanoinesses, Apolline en tête, et la nouvelle abbesse, la stricte Catherine, les voilà obligés de prendre la fuite. Et c’est alors seulement que leur singulier (?) destin se mettra véritablement en place, les deux jeunes gens connaissant la dure vie de la roture rurale de ce temps-là.

 

Mais il y a plus. Il y a, aux portes de la Lorraine, la guerre de Trente Ans qui sévit, et pèse comme une menace sourde sur le duché, pris en tenailles quand les Français rejoignent les réjouissances. La guerre et son cortège d’horreurs sans nom, dont Pierre Pelot se fait le talentueux chroniqueur, à grands renforts de pages dégoulinantes de sang et de cruauté qui laissent une impression durable sur le lecteur fasciné. C’est donc ainsi que les hommes vivent ?

 

N’y allons pas par quatre chemins : ce pavé de Pierre Pelot est un authentique chef-d’œuvre, et sans conteste une (la ?) pièce fondamentale de son énorme bibliographie.

 

Si le fond n’est pas en reste (avec une belle réflexion sur l’histoire et la mémoire), la forme est pour beaucoup dans la réussite de C’est ainsi que les hommes vivent. L’auteur, qui a le goût du mot rare, n’hésite pas à mêler français, patois et argot pour aboutir à une écriture très personnelle, unique même sans doute, mais qui n’en confère pas moins une impression d’authenticité remarquable.

 

Formidablement écrit, donc, et formidablement documenté. On n’ose imaginer les recherches préparatoires et les efforts qu’a dû déployer Pierre Pelot pour accoucher de ce monstre. C’en est à vrai dire stupéfiant. Le lecteur ne peut qu’être béat d’admiration devant une telle somme, résultant d’un travail colossal.

 

Ajoutons que, riche en images fortes, C’est ainsi que les hommes vivent a quelque chose de profondément noir, et même cruel, qui le distingue du tout-venant des romans historiques. Mais, à vrai dire, cette distinction peut être faite à de nombreux niveaux. Ainsi, Pelot s’intéresse aux humbles, aux oubliés, plutôt qu’aux grandes figures, au point de livrer quasiment une monographie de micro-histoire. Son style, en outre, est frappé au sceau de l’authenticité. Chose heureuse également dans ce registre, Pierre Pelot ne fait jamais dans le didactisme.

 

Osera-t-on, dès lors, critiquer un aspect du roman ? Eh bien, oui : il faut reconnaître que le lien entre les deux parties est un peu faiblard, et un peu décevant. Cela ne rend pas la partie contemporaine dispensable pour autant, pas plus que cela n’en fait un second roman, tant les thèmes (l’histoire, la mémoire) se ressemblent par-delà les siècles, ce qui justifie pleinement cette division et lui donne toute sa force.

 

Un monument, donc. Une cathédrale littéraire de toute beauté, noire et authentique. Peut-être bien le chef-d’œuvre de Pierre Pelot.

CITRIQ

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T
Je confirme : il s'agit de L'ombre des voyageuses, excellent lui aussi. "Suite" très indirecte quand même et qui n'est rattaché au premier que par le personnage principal, descendante d'Apolline
d'Eaugrogne
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N


Noté. Merci les gens.



J
J'ai acheté ce roman cet été dans un café des Vosges sur le conseil du barman qui en parlait avec amour de ce livre. Il faut dire que cela se passe dans la région même... Bon, il ne me reste plus
qu'à le lire. Mais au passage, et pour info, sache qu'il y a une suite... ou quelque chose qui fait suite sans être pour autant la même histoire. Les mêmes personnages je pense.
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T
Ce chef-d'oeuvre m'a laissé sur le cul à sa lecture il y a presque dix ans et je ne m'en suis toujours pas relevé. Mon livre pour l'île déserte et, pour l'heure, il y a de la marge avant de le
détrôner...
De Pelot, je recommande également chaudement (mais à un degré moindre, forcément) le cycle "Sous le vent du monde" et un autre roman très autobiographique "Méchamment dimanche".
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N


"Sous le vent du monde" me tentait bien, je pense faire l'expérience un de ces jours.



J
Incontestablement, le chef-d'œuvre de Pelot. Incontestablement, un très grand roman français. 10 ans ont passé depuis sa première publication et je suis effaré qu'aucune adaptation
cinématographique n'ait été entreprise.
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N


Euh, faut l'adapter, le machin, quand même.