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"Central Europe", de William T. Vollmann

Publié le par Nébal

Central-Europe.jpg

 

N.B. : Compte rendu rédigé à un mauvais moment, je vous prie de m’excuser pour ses flagrantes insuffisances.

 

VOLLMANN (William T.), Central Europe, [Europe Central], traduit de l’américain par Claro, Arles, Actes Sud, coll. Babel, [2005, 2007] 2009, 1325 p.

 

Voilà ce qui s’appelle avoir de l’ambition, et pas qu’un peu : avec Central Europe, William T. Vollmann nous régale une fois de plus avec un monumental pavé aux frontières de la fiction et de la non-fiction (essai, journalisme) et d’une richesse inouïe. Bien éloigné cette fois de ses « sept rêves » américains, comme le très bon Les Fusils, l’auteur dresse le tableau pour le moins sinistre, du vieux monde en proie à la guerre et aux totalitarismes, au milieu du XXe siècle. Au travers d’une trentaine de récits enchevêtrés, nous découvrons ainsi le sort de quelques « figures » du temps, entre l’Allemagne et l’URSS pour l’essentiel.

 

Le Central Europe grésille ainsi d’innombrables communications plus ou moins cryptiques, que ce soit dans l’Allemagne du Somnambule ou dans la Russie du Réaliste. On y entend des voix perdues, comme celle de Paulus coincé à Stalingrad, ou celle de Kurt Gerstein, l’homme qui savait mais n’a presque rien fait, et tous deux sont ainsi confrontés à leurs responsabilités. Idem pour le touchant traître Vlassov…

 

Plus à l’est, le Central Europe résonne de musique : non pas le Ring de Wagner, mais celle de Chostakovitch pour l’essentiel, dont on peut à bon droit faire le « héros » du roman, et qui se retrouve impliqué dans un triangle amoureux imaginaire avec le cinéaste Karmen et la belle Konstantinovskaïa. Un moment de bravoure parmi tant d’autres : la composition d’une fameuse symphonie dans Leningrad assiégée. « Ce n’est pas Leningrad qui a peur de la mort, c’est la mort qui a peur de Leningrad ! » C’est rien de le dire, mais Central Europe, dont certaines pages sont un régal pour mélomanes avertis, donne une furieuse envie de découvrir ou redécouvrir l’œuvre de ce compositeur russe (qui n’achevait pas ses phrases).

 

Mais l’aventure se poursuit au-delà de la guerre, et réserve là encore d’impressionnantes figures, telle cette « Guillotine Rouge » qui aboit à la mort dans les combinés du Central Europe.

 

Petite sélection, certes pas exhaustive, des destins que nous serons amenés à suivre dans cet immense roman aux allures de monstre titanesque.

 

Avec Central Europe, William T. Vollman nous offre ainsi une prodigieuse radiographie du vieux monde pendant une de ses plus sombres périodes. Le projet est d’une ambition démesurée, mais parfaitement maîtrisé, en dépit de sa tendance à la dispersion (mais comment fait-il ?), et le résultat, irréprochable, ne peut que convaincre du magnifique talent d’écrivain de Vollmann, superbement servi par la traduction de Claro. C’est certes un pavé, mais il se dévore, et ne contient pas une ligne de trop.

 

Ouvrage d’une densité rare, Central Europe s’inscrit dans une vaste réflexion sur les totalitarismes et la création artistique. Le mélange entre pure fiction et « reportage » fonctionne remarquablement bien, à tel point que le non-initié ne saura bientôt plus faire la différence (mais Vollmann précise bien le caractère fictionnel de son œuvre, tout en nous en livrant ses volumineuses sources, précieuses au lecteur curieux).

 

D’une intelligence rare, bouleversant d’empathie, et ce notamment du fait de l’authenticité et l’humanité des personnages, ce roman émeut autant qu’il choque par les horreurs qu’il décrit, de la surveillance omniprésente des âmes damnées du Somnambule et du Réaliste aux atrocités de la guerre.

 

Ces derniers temps, j’ai lu beaucoup de pavés, et beaucoup de bons bouquins. Mais je place celui-ci sans hésiter au pinacle, c’est vraiment quelque chose d’exceptionnel.

CITRIQ

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T
Ouaip, roman vertigineux d'intelligence et de puissance y compris dans les nombreuses notes de la fin qui permettent de mesurer l'ampleur du travail qu'a accompli Vollmann (notamment pour "recréer"
son Chostakovitch de fiction).
Et les pages évoquant le terrible Quatuor à cordes n°8 du compositeur sont à elles seules un morceau d'anthologie.
Immense.
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