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"Continent perdu", de Norman Spinrad

Publié le par Nébal

Continent-perdu.jpg

 

 

SPINRAD (Norman), Continent perdu, [The Lost Continent], traduction de l’américain par Nathalie Dudon, Neuvy-en-Champagne, Le Passager clandestin, coll. Dyschroniques, [1970, 1978] 2013, 115 p.

 

Ma dernière expérience avec la collection « Dyschroniques » du Passager clandestin – c’était le Ben Bova – n’avait pas été concluante ; ce n’était toutefois pas une raison pour m’en tenir là, d’autant que, autour de moi, on disait le plus grand bien de cette novella de Norman Spinrad publiée initialement en 1970. Et, bon : Norman Spinrad, quoi ; il a quand même fait de très grandes choses, le monsieur, à commencer par Jack Barron et l’éternité… Alors, hop, je me suis empressé d’acquérir la chose, et, passée ma frénésie lovecraftienne, j’ai enfin trouvé un bref moment pour la lire.

 

1970, disais-je ; soit un an après que Neil Armstrong et Buzz Aldrin aient posé le pied sur la Lune, ce qui, au plan symbolique, a sans doute représenté l’apogée de la puissance américaine. « L’Âge de l’espace », on dit, dans cette novella ; mais c’est du passé, tout ça : nous sommes au XXIIIe siècle, et les États-Unis, ayant succombé à la Grande Panique (on n’en saura pas davantage) et à une pollution record hautement cancérigène, ont dégénéré jusqu’à atteindre le niveau du tiers-monde. Au sommet de la pyramide, comme de juste : l’Afrique (mais à un niveau de développement moindre que l’Amérique de l’Âge de l’espace). Et, pour compléter le retournement de situation, les Africains font du tourisme au milieu des ruines cyclopéennes (pardon) de l’ancienne grande puissance…

 

Mike Ryan est un bon guide indigène. Il déteste les Afros, hein, il déteste son boulot, admet que l’achever par une séquence chez les métroglodytes n’est sans doute pas très « patriotique », mais il laisse pisser, espérant bientôt gagner suffisamment d’argent pour se casser en Amazonie, et, avec un peu de chance, gagner un tout petit peu d’espérance de vie dans le poumon de la planète. Il sera l’une des deux voix de cette novella.

 

L’autre, ce sera celle d’un professeur d’histoire de l’Âge de l’espace (et donc essentiellement des États-Unis) qui pose pour la première fois le pied sur son sujet d’étude. On lui a recommandé Mike Ryan. Le professeur, un brin candide, tentera de fournir un regard détaché et analytique dans le conflit qui ne manquera pas d’opposer Ryan à Michael Lumumba, un Amérafricain (c’est-à-dire un descendant des Noirs qui se sont fait jeter des États-Unis à coups de pied au cul durant l’Âge de l’espace).

 

Ryan est raciste, sans doute, mais Lumumba l’est tout autant, si ce n’est davantage encore : pour lui, la visite des ruines de New York est une occasion d’afficher son mépris des « p’tits blancs » (qui ne seraient jamais parvenus à rien sans quelques cerveaux noirs), de prendre sa revanche sur eux, de conforter ses préjugés et d’humilier autant que possible les anciens patrons. Un personnage tout de haine, franchement détestable, encore qu’un peu pathétique.

 

Et puis il y a d’autres touristes africains ; on en retiendra surtout Kulongo, avec sa famille, qui a la classe et la sagesse caricaturales d’un chef de tribu…

 

La novella traite donc pour l’essentiel d’une excursion dans les ruines de New York, et notamment sous le gigantesque Dôme Fuller de 15 kilomètres de diamètre, excursion qui dégénèrera forcément du fait de l’opposition, d’abord larvée, puis de plus en plus explicite, entre Lumumba et Ryan.

 

Le thème, aujourd’hui, peut paraître un peu éculé (ça m’a fait penser à pas mal de choses, et entre autres à Salut l’Amérique ! de Ballard, encore que l’approche soit très différente), mais il avait probablement quelque chose de couillu en 1970 : alors que les Américains fêtaient leur puissance en plantant leur drapeau sur notre satellite, Norman Spinrad leur plongeait subitement la tête dans leur merde, « vanité des vanités », tout ça, et leur montrait le caractère éphémère de cette gloire. Plus dure sera la chute, quoi… Surtout dans la mesure où ce sont probablement les Américains eux-mêmes qui la provoquent : la novella a ainsi un très fort contenu écologique, qui a une résonance particulière aujourd’hui.

 

Néanmoins, ce n’est pas cet aspect-là qui m’a le plus intéressé dans Continent perdu, mais bien – donc – la confrontation de deux racismes, deux haines fondées sur les préjugés et l’humiliation intérieure. Ryan et Lumumba incarnent à leur insu toutes les tensions de l’Amérique de l’Âge de l’espace. Face aux métroglodytes qui leur inspirent le même mépris – pour des raisons différentes – ils en viennent pourtant (de manière un peu artificielle, mais bon, passons) à communier, dans un sens. Et c’est l’ultime épiphanie, paradoxale : un accord de tous sur leur incompréhension de ce qu’était l’Amérique de l’Âge de l’espace, sur les motivations et les perceptions des Américains d’antan. Le guide est séché, le touriste arrogant aussi, le professeur candide de même. Et le mot de la fin, dans une caricature suscitant le sourire carnassier, de revenir au sage ghanéen…

 

Une bonne novella, effectivement. Pas exempte de défauts, mais néanmoins toujours très forte. Hautement recommandable.

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chris 12/12/2013 11:05

Je me demande si tu as déjà lu Richard Canal ? ce n'est pas proche de Spinrad, mais il a écrit quelques romans comme Swap Swap dans le genre cyberpunk (daté) avec une semblable inversion.

Nébal 14/12/2013 06:55



Juste deux, trois nouvelles ici ou là, mais on m'a passé un de ses bouquins y a un bail, faut que je trouve le temps de m'y mettre.