Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

"Coté cour", de Leandro Ávalos Blacha

Publié le par Nébal

Cote-cour.jpg

 

 

ÁVALOS BLACHA (Leandro), Côté cour, [Medianera], traduit de l’espagnol (Argentine) par Hélène Serrano, Paris, Asphalte, [2011] 2013, 153 p.

 

Attention : j’ai vraiment du mal à rédiger des comptes rendus en ce moment, et j’ai bien conscience que celui-ci est quelque peu piteux… Que cela ne vous empêche pas de vous régaler à la lecture du très bon livre qui en fait l’objet, et qui mérite sans doute mieux que ça. Là.

 

Adonc. De Leandro Ávalos Blacha, j’avais bien aimé la précédente publication, déjà chez Asphalte, le délirant, jubilatoire et féroce Berazachussetts. C’est donc avec un enthousiasme non dissimulé que je me suis lancé dans la lecture de Côté cour, pour une fois (qui n’est pas coutume) par la quatrième de couverture alléché. Celle-ci promettait en effet un roman pour le moins déconcertant, riche en personnages et situations saugrenus.

 

Un roman ? J’imagine que cela prête à débat, cela dit. On pourrait assez légitimement y voir un fix-up, sans doute, les chapitres n’étant reliés entre eux que par un même cadre (et quelques personnages, rarement), sans qu’il y ait véritablement de trame à proprement parler. Mais bon, peu importe. Parlons plutôt de ce cadre, justement. Enfin, essayons… C’est qu’il n’est pas très clairement défini. Où sommes-nous ? Dans un quartier anonyme, très pavillons de banlieue, et on n’en saura guère plus. Quand ? On ne le saura pas davantage, même si on peut supposer une légère anticipation (très, très légère). Mais c’est peut-être là encore faire fausse route : la tonalité générale de Côté cour renvoie plutôt à une forme d’absurde plus ou moins kafkaïen (en plus ouvertement sarcastique et rigolard, probablement), qui ôte toute pertinence à l’idée de localisation. On s’en tiendra donc là.

 

Si ce n’est qu’il y a Phonemark, puissante compagnie de téléphonie mobile, qui a installé une antenne dans ce quartier. Et tous les habitants sont sous la coupe de Phonemark : ils ont leur quota de SMS à utiliser, et, surtout – c’est sur ce point qu’est mis l’accent –, ils offrent leurs services à la compagnie afin qu’elle accomplisse une importante mission de service « public » : la réclusion de délinquants. Ces derniers sont donc envoyés chez l’habitant, oui madame, pour y être confiés à la bonne garde des consommateurs, rémunérés.

 

Vision cynique de la privatisation de la justice qui a de quoi faire peur… mais rire tout autant. Il faut dire que cette situation pour le moins absurde n’est pas sans générer des à-côtés plus ou moins attendus. Fany, ainsi, tombe nécessairement amoureuse de « son » délinquant, tandis qu’un improbable couple de voisins (le mari est supposé décédé…) organise des combats de gladiateurs, opposant détenus et molosses particulièrement agressifs (grâce à un régime de privations et de coups savamment étudié).

 

Tout cela est déjà passablement étrange en soi, mais Leandro Ávalos Blacha ne s’arrête pas en si bon chemin, et infuse dans son livre quelques éléments de fantastique, phénomènes surnaturels semble-t-il provoqués par l’antenne de Phonemark, laquelle, par exemple, anime et fait vivre une poupée abandonnée dans une cour faisant office de décharge…

 

Les quelques exemples que je viens de citer ne dévoilent guère plus que ce qui est annoncé dans la quatrième de couverture, et c’est à dessein : le mieux reste de découvrir par soi-même le reste, et de se baigner avec délices dans l’ambiance remarquable élaborée par l’auteur, où farce, grand-guignol et satire sociale mordante s’allient heureusement pour générer rire, effroi, fascination et réflexion.

 

C’est que, derrière la blague et les merveilles – qui suffiraient probablement à faire un bon livre, cela dit –, pointe la critique acérée d’une société de consommation aberrante (pardon pour le pléonasme), qui n’est après tout guère plus absurde que celle dans laquelle nous vivons : quelques traits, simplement, en sont soulignés au stylo rouge, et la charge porte d’autant plus qu’elle ne se montre pas pour autant péniblement didactique. Il y a donc du roman politique dans Côté cour, mais sans que celui-ci ne vire pour autant à l’essai romancé. Ce qui n’était pas gagné d’avance, avec un thème pareil… Mais non (ouf) : l’auteur nous laisse juges – et encore pourrait-on se demander si le lecteur est véritablement en position de juger – en nous exposant simplement le quotidien de sa « colonie pénitentiaire ». Un quotidien dans lequel s’infiltrent donc, s’insinuent par petites touches, le merveilleux comme le grotesque (dans le meilleur sens du terme).

 

Servi par une plume qui coule toute seule, étonnante de fluidité et d’attrait, et par des personnages hauts en couleurs, Côté cour est une nouvelle fois la preuve du grand talent et de l’inventivité de Leandro Ávalos Blacha (et du bon goût d’Asphalte). Ce livre inclassable, à la fois drôle et fort, se dévore avec un enthousiasme indéfectible, et je ne peux que vous le recommander chaudement.

CITRIQ

Commenter cet article