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"Cthulhu. Le Mythe", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

Cthulhu.-Le-Mythe.jpg

 

 

LOVECRAFT (H.P.), Cthulhu. Le Mythe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Maxime Le Dain et Sonia Quémener, introduction de Jérôme Bouscaut, Paris – Oyonnax, Bragelonne – Sans-Détour, 2012, 430 p. [+ 16 p. de pl.]

 

Je vous préviens d’emblée : ma pile à lire lovecraftienne étant devenue des plus conséquentes, et en prévision du Bifrost consacré à HPL, j’ai décidé d’accélérer le rythme de mes lectures plus ou moins directement rattachées au sujet. Dans les semaines qui viennent, je vais donc bouffer de l’essai sur Lovecraft et des lovecrafteries diverses et variées (et vous aussi, si vous le voulez bien). Et quoi de mieux, pour entamer ce cycle, que de se replonger dans les écrits du Maître ?

 

Aussi ai-je sorti de ma commode de chevet cet étrange volume coédité par Bragelonne et Sans-Détour, ce qui m’a donné l’occasion de relire pour une énième fois certains des principaux textes du Grand Auteur, dans de nouvelles traductions signées (alternativement, il ne s’agit pas d’un travail à quatre mains) Maxime Le Dain et Sonia Quémener (inconnus au bataillon en ce qui me concerne). L’idée de retraduire Lovecraft n’a en tant que telle rien de désagréable, ni a fortiori blasphématoire. J’avoue être cependant quelque peu sceptique sur l’intérêt de la chose en l’espèce ; certes, dans l’ensemble, ces nouvelles traductions me paraissent assez correctes (même si l’on pourrait émettre quelques bémols, ainsi sur la francisation de quelques toponymes, ou sur le choix des titres, mais là je reconnais que c’est du pinaillage…), et j’avoue ne pas avoir poussé le vice jusqu’à comparer ligne à ligne avec les précédentes. J’ai toutefois l’impression que l’on est bien loin ici du dépoussiérage nécessaire des Contrées du Rêve (j’avais dit beaucoup de bêtises à l’époque à ce sujet, et vous prie encore une fois de bien vouloir m’en excuser). Rien de bien révolutionnaire à première vue, en tout cas ; mais l’essentiel est que ça se lit bien…

 

Au-delà, cependant, il ne fait guère de doute à mes yeux que ce volume, bien loin de s’adresser aux lovecraftiens chevronnés désireux d’approcher au plus près l’œuvre du Maître, a été composé à destination des néophytes (et même, pour ainsi dire, des bragelonniens fanatiques, prêts à acheter tout et n’importe quoi dès l’instant que le gros « B » de l’éditeur figure sur la couverture…).

 

En témoigne sans doute « l’Introduction » de Jérôme Bouscaut, qui pourra éventuellement satisfaire les débutants, a fortiori adolescents, mais a de quoi irriter les initiés. Ce relativement long texte est en effet, au-delà du cœur de cible (qu’il s’agit tant qu’à faire de convertir également à L’Appel de Cthulhu), passablement mauvais : mal écrit, bordélique, il mélange un peu tout (Lovecraft, ses continuateurs, le jeu de rôle, le cinéma, j’en passe…), et continue à véhiculer quelques clichés sur le supposé « reclus » de Providence. Ce qui peut certes appâter le chaland, mais a de quoi faire quelque peu fulminer les fans. Bon, admettons…

 

Reconnaissons par contre une chose qui plaide en faveur de ce volume : il est assez beau. Illustré (chaque nouvelle est précédée d’une vignette plutôt réussie, et on trouve en outre quelques « documents »), il se conclut joliment sur un portfolio intitulé « Les Terres de Lovecraft en images », composé de 16 pages de photographies d’époque, supposées représenter Arkham, Dunwich, Innsmouth, Kingsport… Assez agréable.

 

Dernière remarque préliminaire : le choix des textes est un peu déconcertant. Nécessairement lacunaire – des nouvelles majeures du Mythe manquent à l’appel (de Cthulhu, aha) –, le sommaire comprend également des nouvelles ne se rattachant que par la bande à cette thématique. Du coup, pour ce qui est de la cohérence, on repassera… Bon, ce n’est pas dramatique, en même temps ; et on reconnaîtra sans peine que ce volume remplit probablement son rôle de « découverte », la plupart des Grands Textes y figurant (pour les manquants, si l’on tient aux nouvelles traductions, on ira chercher du côté de chez Mnémos, avec Les Contrées du Rêve – repris en poche chez J’ai lu depuis –, mais aussi Les Montagnes Hallucinées, qui devrait paraître sous peu).

 

Il est (amplement) temps de passer audits textes. Le recueil s’ouvre (assez étrangement) sur « La Cité sans nom » : c’est à mon sens une nouvelle relativement mineure, abstraite et onirique, très portée sur la description, et un peu laborieuse. Il s’agit essentiellement d’une application du fameux distique d’Abdul Alhazred : « N’est pas mort ce qui à jamais dort / Et au fil des âges peut mourir même la mort. » Le lien avec le Mythe me paraît ici particulièrement ténu.

 

« Le Festival » est dans le prolongement de la précédente nouvelle, mais beaucoup plus réussie à mon sens. J’ai toujours eu de la sympathie pour ce texte, notamment du fait de sa chouette ambiance. On relèvera qu’il préfigure largement (l’astuce en moins, certes) « Le Cauchemar d’Innsmouth », autrement célèbre, qui figure plus loin dans le recueil.

 

Puis on en arrive aux Grands Textes à proprement parler. À tout seigneur tout honneur, hop, « L’Appel de Cthulhu » (que j’avais relu dans le livre de base du jeu de rôle éponyme). Que dire qui n’ait déjà été dit ? C’est là de toute évidence un chef-d’œuvre, très original, d’une composition parfaite. Et je ne me lasse pas de son paragraphe introductif ; allez, pour le plaisir :

 

« La chose la plus miséricordieuse en ce bas monde est bien, je crois, l'incapacité de l'esprit humain à mettre en relation tout ce qu'il contient. Nous habitons un paisible îlot d'ignorance cerné par de noirs océans d'infini, sur lesquels nous ne sommes pas appelés à voguer bien loin. Les sciences, chacune creusant laborieusement son propre sillon, nous ont jusqu'à présent épargnés ; mais un jour viendra où la conjonction de tout ce savoir disparate nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur la réalité et sur l'épouvantable place que nous y occupons que nous ne pourrons que sombrer dans la folie devant cette révélation, ou bien fuir la lumière pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel âge de ténèbres. »

 

Rhaaaaaaaaaaa… Par contre, une remarque en passant, je ne me rappelais pas que le racisme paranoïaque de Lovecraft y était aussi sensible. Comme quoi…

 

Suit « L’Horreur à Dunwich » (relue sous son titre français « classique », moins fidèle mais à mon sens plus élégant, de « L’Abomination de Dunwich », dans Les Terres de Lovecraft : Dunwich et Le Cycle de Dunwich). À nouveau une très chouette nouvelle, à l’ambiance remarquable (ah, ces bouseux consanguins…) ; de son introduction aussi bucolique qu’inquiétante au final en forme de parodie de la Passion, c’est du tout bon.

 

On passe alors à « Celui qui chuchotait dans le noir » (là aussi, je préférais le titre « classique » de « Celui qui chuchotait dans les ténèbres »… Nouvelle relue il y a peu dans Le Cycle d’Hastur ; je vous renvoie également à mon compte rendu de son amusante adaptation cinématographique). Cette nouvelle relevant plus frontalement de la science-fiction, probablement, est fort réussie, bien évidemment.

 

Et que puis-je ajouter sur « Le Cauchemar d’Innsmouth » (relu dans Les Terres de Lovecraft : Innsmouth) ? C’est là une des meilleures nouvelles du Maître, en dépit de (ou pas) son racisme exacerbé. Superbe ambiance, en tout cas, une fois de plus.

 

Il en va de même pour « La Maison de la Sorcière » (relue dans Les Terres de Lovecraft : Arkham), une des très rares nouvelles, tous auteurs confondus, à m’avoir vraiment fait cauchemarder quand j’étais un ado naïf et innocent. Brown Jenkin, brrr…

 

Suit « Le Monstre sur le seuil ». On en retiendra surtout sa très célèbre et ô combien percutante phrase d’attaque : « S'il est vrai que j'ai logé six balles dans le crâne de mon meilleur ami, j'espère par la présente déclaration démontrer que je ne suis pas son assassin. » Ça claque, tout de même. Problème (inévitable ?) : la nouvelle en elle-même, après cette brillante attaque en force, est du coup un peu terne… Pas mauvaise, cela dit, loin de là.

 

Et le recueil de se conclure sur « Celui qui hante les ténèbres » (« Celui qui hantait les ténèbres », dans la traduction « classique »). À l’origine, il s’agit largement d’une blague, réponse à « Le Démon venu des étoiles », nouvelle du jeune Robert Bloch dans laquelle celui-ci « tuait » un personnage ressemblant fort à Lovecraft ; du coup, la victime est cette fois un certain Robert Blake… Pour l’anecdote, on notera que Bloch ripostera à son tour avec « L’Ombre du clocher » (voyez Les Mystères du Ver). Au-delà de la private joke, il s’agit tout de même d’un texte des plus sympathiques.

 

Cthulhu. Le Mythe remplit probablement son office, et constitue une bonne porte d’entrée pour découvrir Lovecraft (à condition d’être prêt à débourser la modique somme de 25 € pour l’acquérir ; or, face aux éditions poche…). Je l’ai lu (et j’ai donc relu ces nouvelles, pour la énième fois pour certaines) avec beaucoup de plaisir, cependant. Je ne conseillerais toutefois pas d’en faire l’achat si l’on dispose déjà de ces textes dans d’autres éditions, les nouvelles traductions ne me paraissant pas le justifier a priori. Mais, objectivement, y a pas : c’est de la bonne. Du concentré du meilleur Lovecraft, à quelques exceptions près. Alors je ne vais pas faire mon ronchonchon...

 

EDIT : Faut que j'arrête de faire le pingre... La lecture des notes et de la postface de Joseph Altairac aux Clefs pour Lovecraft de S.T. Joshi m'ont enfin convaincu de la merditude des traductions classiques. Alors, oui, ça vaut le coup. Aucun doute.

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