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"Dahut", de Poul & Karen Anderson

Publié le par Nébal

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ANDERSON (Poul & Karen), The King of Ys : Dahut, New York, Baen, coll. Fantasy, 1998, 398 p.

 

Il m’a paru nécessaire de faire une pause après la lecture des deux seuls tomes de la tétralogie du « Roi d’Ys » traduits en français, Roma Mater et Les Neuf Sorcières. Mais il était bien temps de m’y remettre, en VO donc – nécessité fait loi –, avec Dahut, troisième volume qui comprend le cœur de la légende d’Ys (à tel point que je me demande pas mal ce que peut bien contenir le suivant, The Dog and the Wolf, qui pèse bien ses 500 pages ; on verra bien, très bientôt, je viens tout juste de le commencer…).

 

Nous retrouvons comme de juste le bon roi Gratillonius, ou Grallon, ce centurion romain devenu monarque d’Ys en tuant son prédécesseur dans le Bois sacré, à l’instigation des Neuf Sorcières, les Gallicenae, qui sont donc devenues ses épouses. Gratillonius a fait un excellent travail à Ys, et est apprécié des Ysans. Enfin, de la plupart… Il en est en effet qui ne lui pardonnent pas son attitude ambiguë à l’égard des dieux de la cité, Taranis, Bélisama et Lir ; c’est que, non seulement Gratillonius est un adepte de Mithra, mais encore il trouve légitime de favoriser l’implantation du christianisme dans la ville merveilleuse, par l’intermédiaire du chorévêque et futur saint Corentin… On l’accuse régulièrement de blasphème ou d’impiété… et bientôt ses femmes elles-mêmes.

 

Et à l’extérieur aussi, tout n’est pas rose : les autorités romaines en crise ont certes bénéficié à bien des égards de la politique ysane, mais tendent de plus en plus à voir dans la puissance armoricaine une vilaine épine dans le pied de l’Empire… d’où, sans doute, l’arrivée inopinée de cette troupe de Francs fédérés qui viennent défier Grallon dans le Bois du Roi, à tour de rôle ! Sans même parler, en Ériu, du roi Niall aux Neuf Otages, qui cherche toujours, après toutes ces années, à se venger d’Ys et de son roi, qui lui ont pris une bonne part de son armée, et, surtout, son fils…

 

Pourtant, c’est à l’intérieur même de la ville que se situe le danger, et sous un frais minois qui n’inspirait jusqu’alors qu’adoration et tendresse : Dahut, la fille de Grallon et de Dahilis. Dahut, si belle… et si horrible. Elle le devient, en tout cas. Car les dieux d’Ys jouent un vilain tour à leur roi impie : quand une des Gallicenae meurt, c’est sur la vierge Dahut qu’apparaît la marque désignant celle qui doit lui succéder… Dahut est donc supposée épouser son père, et, bien sûr, consommer cette union. Mais c’en est trop pour Gratillonius, qui aime Dahut d’amour tendre, mais paternel : la loi de Mithra interdit l’inceste, si la loi d’Ys l’autorise ; aussi le Roi d’Ys refuse-t-il de faire de sa propre fille sa reine… Or Dahut, élevée dans une foi passionnée, enfant gâtée à laquelle on a assuré depuis sa naissance mouvementée qu’elle serait celle qui déclencherait une nouvelle ère pour la cité d’Ys, ne peut accepter le rejet paternel. Et, comme dit l’autre, de l’amour à la haine il n’y a qu’un pas… Dahut en vient ainsi à souhaiter la mort de son obstacle de père, seul moyen pour elle de devenir pleinement reine, la nouvelle Brennilis ; et il n’y a pas trente-six moyens d’y parvenir…

 

Ainsi se rassemblent tous les éléments mis en place depuis Roma Mater, qui doivent aboutir à la réalisation du funeste destin d’Ys.

 

Le cœur du mythe, donc. Tout est là. Ce qui n’enlève certes rien à la valeur des tomes précédents, indispensables et passionnants, mais confère à Dahut un statut tout particulier, des accents tragiques forts, qui trouvent leur résolution dans une conclusion grandiose, climax aussi terrible que beau, splendide dans son horreur…

 

Et Poul & Karen Anderson gèrent remarquablement bien ce douloureux épisode apocalyptique. Notamment en ce que la dimension sentimentale, présente dès les origines de la tétralogie, avec cet étrange ménage à dix voulu par la coutume, trouve ici toute sa raison d’être dans la complexe relation unissant (…) Dahut et son père. C’est très juste, très bien fait, réellement déchirant, et sans excès de moraline, comme on pouvait le craindre avec un tel sujet.

 

Il n’en reste pas moins que cette « devil-bitch » de Dahut, comme la qualifie une fois Corentin, en réalisant son destin devient parfaitement monstrueuse. C’est la Prostituée de Babylone, à bien des égards (la dimension chrétienne du roman est assez appuyée, même si pas au point de la « déconcertante » quatrième de couverture – et dans « déconcertante » il y a « dé » et « certante »), une incarnation du mal féminin, qui, passé un certain temps, ne suscite plus, comme à l’origine, amour, tendresse et compassion, mais pur et simple dégoût. Car la belle jeune fille en vient à allier la bêtise à l’égoïsme, combinaison fatale… Le livre idéal pour conforter ma misogynie, quoi (ce qui est sans doute très chrétien là aussi, horreur glauque ; mais bon : ainsi que je l’ai solennellement déclaré à plusieurs reprises, je cesserai d’être misogyne le jour où les femmes brûleront d’elles-mêmes toutes les rédactions de magazines féminins).

 

(Oui, j’en rajoute. Bien sûr. Pfff…)

 

Mais Dahut est bien une personnalité complexe, à l’instar de tous les personnages du roman ou presque. Et, si elle suscite la répugnance à force d’arrogance homicide, elle est bien une femme plus grande que nature, dont la destinée demeure poignante.

 

Dahut, quoi qu’il en soit, confirme le grand intérêt de la tétralogie du « Roi d’Ys », qui revisite avec brio une histoire que tout le monde connaît peu ou prou, en en faisant ressortir l’indéniable richesse ; ce qui fait le mythe, en somme.

 

Très bonne pioche une fois de plus. Suite et fin dans The Dog and the Wolf.

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