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"Dans la brume électrique avec les morts confédérés", de James Lee Burke

Publié le par Nébal

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BURKE (James Lee), Dans la brume électrique avec les morts confédérés, [In the Electric Mist With Confederate Dead], traduit de l’américain par Freddy Michalski, Paris, Rivages, coll. Noir, [1992, 1995] 1999, 479 p.

 

Voilà encore un roman que j’avais envie de lire depuis un petit moment – au moins depuis son adaptation cinématographique –, et pas seulement en raison de son titre aussi splendide qu’intriguant. J’en avais en effet eu quelques échos, qui faisaient de ce livre un des meilleurs de James Lee Burke (jamais lu par ailleurs…), un très bon polar mâtiné, ce qui ne gâche très certainement rien, de quelques éléments fantastiques. Et, disons-le tout de suite, je n’ai pas été déçu. Car Dans la brume électrique avec les morts confédérés est certes un bon, et même un très bon polar, mais il brille surtout à mon sens par son ambiance incomparable ; et si le fantastique est en définitive assez discret, il y contribue néanmoins, en sus du très beau cadre qu’est la Louisiane du sud.

 

Dave Robicheaux est un flic à New Iberia. Et on peut même supposer que c’est un bon flic, avec tout ce que cela implique selon les canons du genre ; disons qu’il a des méthodes pas toujours très orthodoxes, qu’il est un brin réac, et qu’il a un goût prononcé pour les punchlines de dur à cuire. Un personnage un peu cliché au premier abord, donc, mais qui n’en constitue pas moins en définitive un narrateur de choix pour une intrigue complexe.

 

Au départ, il y a le viol et le meurtre (pas forcément dans cet ordre…) de Cherry LeBlanc, une jeune prostituée. Robicheaux est sur le coup, mais les pistes manquent ; a-t-on affaire à un maniaque type tueur en série ? Ce n’est pas exclu, auquel cas il vaudrait mieux le serrer avant qu’il ne recommence…

 

Mais le FBI (« Foutoir, Boxon et Incompétence ») vient fourrer son nez à New Iberia, en la personne de l’agent Rosie Gomez. Et le Bureau a sans doute quelque chose d’autre derrière la tête ; comme faire tomber le redoutable Julie « Baby Feet » Balboni, mafieux notoire qui fait son retour dans la petite ville après avoir fait fortune à la Nouvelle-Orléans… et qui se trouve être un ancien « camarade » de classe de Robicheaux, qui lui en doit une.

 

Et ce n’est pas tout. Alors que Dave rentré harassé du boulot, il est amené à arrêter pour conduite en état d’ivresse l’acteur hollywoodien Elrod Sykes, qui a un sérieux problème avec la boisson (de même que Robicheaux en son temps…). Sykes n’est pas une mauvaise poire, c’est même quelqu’un de plutôt sympathique, même s’il est définitivement en quête d’un baby-sitter qu’il croit avoir trouvé en Robicheaux. Mais il « voit » des morts. Tout d’abord le cadavre d’un Noir non identifié, réduit à l’état de momie… qui pourrait bien correspondre à la victime d’un lynchage auquel Robicheaux avait bien malgré lui assisté tout gamin, en 1957, mais qui n’avait jamais été puni.

 

Et ensuite… faut-il mettre cela sur le compte de l’alcool ? c’est tentant, certes… Toujours est-il que Sykes voit aussi des soldats confédérés en piteux état dans le bayou ; des soldats bien différents des figurants du film épique sur la guerre de Sécession qu’il est en train de tourner à Spanish Lake… Ce ne pourrait être que les élucubrations d’un pochard, certes ; si ce n’est que Robicheaux lui aussi se met à les voir, ces morts confédérés dans la brume électrique…

 

Tout ne plaide pas en faveur du roman de James Lee Burke, ce qui prohibe à mon sens la qualification de chef-d’œuvre : on relève ainsi, hélas, un certain nombre de clichés, dans les personnages comme dans l’intrigue, dont on se serait assurément passé ; notons aussi que si la plume de l’auteur est dans l’ensemble aussi travaillée qu’agréable, elle fait parfois preuve d’une certaine lourdeur dans l’accumulation de métaphores et comparaisons plus ou moins bienvenues.

 

Mais on ne va pas bouder son plaisir : Dans la brume électrique avec les morts confédérés est bien un excellent polar. L’histoire est aussi palpitante que complexe, avec des touches de thriller étrangement pas désagréables. James Lee Burke est à n’en pas douter un conteur talentueux, qui sait mener son lectorat en bateau avec adresse, et le gratifie régulièrement de séquences remarquables, dans tous les registres que le genre autorise. Par ailleurs, si les personnages, Robicheaux en tête, ne sont pas exempts de reproches, on reconnaîtra sans peine que l’auteur sait en jouer, et qu’ils sont dans l’ensemble fort bien campés.

 

Mais ce qui fait donc la grande force du roman de James Lee Burke, c’est son ambiance tout à fait singulière. Il y a tout d’abord ce superbe cadre qu’est la Louisiane du sud – avec quelques incursions à la Nouvelle-Orléans –, qui permet de bien mettre en valeur tant les personnages que l’intrigue. On est ici au cœur d’un « Sud profond » bien particulier, avec son influence française et catholique, sa corruption généralisée et son racisme endémique. L’héritage de l’esclavage reste très présent… et se trouve logiquement mis en lumière, au-delà du lynchage de 1957, par les quelques éléments fantastiques de l’intrigue, avec ces valeureux soldats de la Confédération qui se battent et meurent pour la plus bête des causes. James Lee Burke, ici plus qu’ailleurs, se montre particulièrement talentueux : on arpente avec Robicheaux le bayou et les bleds qui y sont paumés, et l’on subit fasciné les incursions étranges de la brume électrique, rares, certes, mais toujours marquantes. Il se dégage du coup du roman un parfum incomparable et immédiatement séducteur, qui n’est pas pour rien dans sa réussite. C’est à vrai dire sur ce plan qu’il est irréprochable. On n’en regrette que davantage les quelques faiblesses du « polar de base » sous-jacent…

 

Il n’en reste pas moins qu’au final Dans la brume électrique avec les morts confédérés tient toutes ses promesses. Bon roman noir, divertissement efficace, il se trouve transfiguré par son ambiance si particulière, qui lui confère un vernis bien supérieur ; un bien bel exemple d’une œuvre « de genre » qui, malgré son usage forcé des codes, trouve à s’élever avec grâce au rang de la meilleure littérature, toutes étiquettes confondues. Chaudement recommandé.

CITRIQ

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Efelle 11/08/2013 09:11

Voilà qui va bouleverser mon programme de lecture...