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"Descendre en marche", de Jeff Noon

Publié le par Nébal

Descendre-en-marche.jpg

 

 

NOON (Jeff), Descendre en marche, [Falling Out Of Cars], traduit de l’anglais par Marie Surgers, [s.l.], La Volte, [2002] 2012, 310 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 69 (pp. 100-101).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant quelque temps.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Descendre en marche est le cinquième livre de Jeff Noon publié par La Volte ; à la différence des précédents, toutefois, ce roman datant déjà d’une dizaine d’années n’est en rien lié au Vurt. Il s’agit cette fois d’une sorte de road novel post-apocalyptique (on a à vrai dire un peu l’impression, sur ces autoroutes désertes, d’être dans un film de zombies sans zombies…), très éloigné des délires vaguement cyberpunks de Vurt, Pollen, Pixel Juice et NymphoRmation. Autant prévenir d’emblée les amateurs, donc : ils ne s’y retrouveront pas forcément. Car s’il est des éléments qui confirment bien que nous sommes en présence d’un roman de Jeff Noon – et notamment sa traditionnelle obsession pour Lewis Carroll, en l’occurrence ici, comme de juste, De l’autre côté du miroir –, la tonalité d’ensemble est très différente : rien de joyeusement barré et jubilatoire ; cette fois, Noon fait dans le noir, le douloureux, le mélancolique, et son style est beaucoup plus épuré que d’habitude, s’il a toujours quelque chose de déjanté.

 

L’Angleterre est sous le coup d’une terrible maladie de l’information. Le bruit vient perturber les signaux, quels qu’ils soient, rendant bon nombre d’objets ou de procédés inutilisables – ainsi les livres, les photographies, la musique, etc. On a l’impression d’objets qui deviennent fous ; mais ce sont bien les perceptions des malades qui sont ainsi faussées, et ce sont eux qui en viennent progressivement à sombrer dans l’aliénation la plus totale ; pour éviter ce triste sort, si c’est seulement possible, une seule solution : absorber régulièrement, et « tout en douceur », des comprimés d’une drogue appelée Lucidité (Lucy pour les intimes)…

 

L’héroïne et narratrice du roman, Marlene, a perdu sa fille Angela du fait de la maladie. Cette ancienne journaliste continue, contre vents et marées, à prendre des notes éparses sur les événements qu’elle est amenée à vivre, en compagnie de l’ex-soldat et petite frappe Peacock, de la colérique Henderson, et de la jeune auto-stoppeuse Tupelo. Ce quatuor roule à travers l’Angleterre désolée, plus ou moins au hasard en apparence. Mais il a en fait une mission à remplir, confiée par le mystérieux Kingsley : retrouver aux quatre coins du pays des fragments de miroirs – le miroir étant le symbole même de la perturbation de l’information – qui sont supposés, une fois rassemblés, offrir de quoi vaincre l’épidémie. Une quête passablement fantaisiste, donc, et hautement symbolique.

 

Mais ne nous y trompons pas : celle-ci relève à bien des égards du « McGuffin » (de même que la dimension vaguement paranoïaque du roman, avec cette mystérieuse limousine qui semble suivre nos héros). Ce qui intéresse vraiment Jeff Noon – et le lecteur – dans Descendre en marche, c’est bien de capter – si l’on ose dire – les impressions d’une personne qui, emportée par un deuil douloureux, devient folle… et en a en partie conscience. La perte de repères ne se contente pas de constituer le quotidien de Marlene et de ses compagnons, mais imprègne littéralement le texte, lui aussi en forme de miroir éclaté (d’où la couverture – très jolie une fois de plus). Aussi l’interrogation sous-jacente sur la nature de la réalité et la perception que l’on en a (on pense tout naturellement à Philip K. Dick et Christopher Priest) est-elle ici tant une question de fond que de forme. Une forme parfois hermétique – le roman, pour être plus épuré et moins baroque que les précédentes parutions de Noon à La Volte, n’en est certainement pas pour autant plus « facile », et demande un apprentissage – mais toujours pertinente, et qui contient quelques très beaux moments (ainsi de la scène du musée des choses fragiles, brève mais absolument superbe).

 

Au-delà, le roman porte sans doute en lui la réflexion (eh eh) désabusée d’un auteur sur sa propre production : Marlene s’interroge régulièrement sur ce qui la motive à écrire, et il y a ce passage aussi édifiant que troublant où, dans une bibliothèque, Tupelo et elle font, avec la prudence que leur intime le surveillant, l’expérience de livres dont les mots disparaissent une fois lus… On est bien loin, ici, de l’enthousiasme débordant des œuvres précédemment citées ; le ton est grave, dépressif, douloureux…

 

Impression renforcée par la récurrence du thème du deuil, nécessairement impossible ; la présence d’Angela, insidieuse, se fait toujours ressentir ; elle est à la fois, pour Marlene, incitation à poursuivre son chemin et rappel cruel de la vanité de sa quête. Et Marlene de vouloir à son tour passer de l’autre côté du miroir – le texte de Carroll est régulièrement évoqué, et même complété, au-delà des sempiternelles et improbables parties d’échecs de Tupelo –, là où rien n’a jamais été supposé faire sens. Tentation de vouloir tout laisser tomber. De descendre en marche…

 

Avec ce nouvel opus, La Volte nous offre la possibilité d’envisager l’excellent Jeff Noon d’un œil différent. Et si Descendre en marche n’est probablement pas aussi bluffant que Pollen ou Pixel Juice, s’il n’a rien en commun avec leur hystérie communicative, il reste à n’en pas douter une réussite dans son genre ; un roman dur, troublant, qui laisse un brin perplexe sur le moment comme à l’arrivée, mais riche en images fortes et interrogations… lucides, qui hanteront le lecteur un bon moment. Et n’oubliez pas : « Si vous lisez cette phrase, c’est que vous êtes en vie. »

 

EDIT : Gérard Abdaloff en parle ici, mais on y parle aussi d'autres trucs, c'est merveilleux.

CITRIQ

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Gérard Klein 10/01/2013 22:34

D'un avion, ça s'appelle du parachutisme.