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"Destination ténèbres", de Frank M. Robinson

Publié le par Nébal

Destination-tenebres.jpg

 

ROBINSON (Frank M.), Destination ténèbres, [The Dark Beyond the Stars], traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [1991] 2011, 484 p.

 

Tiens ! Un bouquin avec une couv’ de Manchu représentant un grrrrros vaisseau spatial. Ça sent la Vraie SF de chez Vraie de Vraie, ça. Allez, hop, comme ça faisait un petit moment et que c’est l’été, lisons la bête. De l’auteur, Frank M. Robinson, je n’avais jamais entendu parler auparavant ; on n’en apprendra pas grand-chose ici, si ce n’est qu’il était le scénariste de La Tour infernale, ce qui peut avoir son importance pour la suite.

 

Il y a donc Moineau. Moineau est un jeune astro de 17 ans, qui, lors d’une mission d’exploration sur la lointaine planète Séthi IV, tombe d’une falaise et n’en réchappe que par miracle. Il s’en tire finalement sans trop de bobos… à ceci près qu’il est amnésique. Et à bord de l’immense Astron, vaisseau-génération où on l’a rappatrié, on ne semble guère l’aider à retrouver la mémoire. Raison médicale, paraît-il : il faut que Moineau refasse le cheminement tout seul. Mais la vérité est peut-être tout autre : mensonges, non-dits et faux-semblants deviennent bientôt la réalité quotidienne de Moineau, qui se met à paranoïer comme c’est pas permis.

 

Alors il y a bien le Capitaine, le vieux et sage Michael Kusaka, qui a connu la Terre ; mais celui-ci ne semble pas non plus d’un très grand secours, et a en outre des projets qui font polémique. En effet, cela fait 2000 ans que l’Astron est parti en quête de vie extraterrestre. Sans avoir jamais rien trouvé jusque-là. Alors le Capitaine décide de traverser la Nuit, une partie de la galaxie dénuée d’étoiles, pensant trouver la vie de l’autre côté ; mais l’Astron est un vieux vaisseau, qui pourrait bien ne pas survivre au voyage… Aussi la résistance (la mutinerie ?) s’organise-t-elle ; mais pour ces astros qui ont été élevés dans un respect immense pour la vie, quelles actions sont envisageables ? Moineau, évidemment, devra prendre part au débat… aussi loin que possible des écrans-espions du Capitaine.

 

Pendant sa (longue) première partie essentiellement, mais encore un peu par la suite, Destination ténèbres, c’est en quelque sorte du Philip K. Dick dans une arche stellaire. L’ambiance est paranoïaque au possible, et évoque quelques grandes réussites du génial auteur de SF (notamment Le Temps désarticulé). Et c’est pas mal. Pas mal du tout, même ; on se prend au jeu, et on tourne les pages l’air de rien, curieux de voir ce qui va bien pouvoir débouler par la suite, et de connaître la vérité concernant Moineau.

 

Il y a cependant un problème : c’est que Frank M. Robinson, pour ce faire, a choisi d’écrire une sorte de thriller, genre qui n’a jamais eu mon adhésion (en littérature s’entend), très mécanique qui plus est. Ainsi, régulièrement, inévitablement à chaque fin de chapitre mais aussi parfois à l’intérieur, il nous mitonne un cliffhanger. Alors au début, ça va, mais passé un certain temps, ça commence à devenir un peu too much. D’autant que l’on tombe souvent, en fin de compte, sur des révélations qui n’en sont pas vraiment, des accroches trop artificielles pour convaincre, des twists plus ou moins crédibles (l’auteur use régulièrement d’une logique qu’on qualifiera gentiment d’alambiquée ; une longue scène judiciaire est à ce titre particulièrement éloquente) et terriblement hollywoodiens.

 

Et ce côté mécanique est passablement dommageable. Les rouages sont apparents, ce qui finit par nuire à l’intrigue. Celle-ci est pourtant, dans les grandes lignes, tout à fait passionnante et bien trouvée. Ne vous méprenez pas sur mon ressenti : Destination ténèbres est sans conteste un bon divertissement ; simplement, je crois qu’il aurait été bien meilleur s’il avait fait preuve d’un peu plus de subtilité, d’un peu moins d’automatismes.

 

Heureusement, histoire de compenser cette faiblesse, on trouvera dans Destination ténèbres bien des éléments savoureux : certes, on ne les cherchera pas du côté de l’écriture, pas très glop, ni du côté des personnages, dans l’ensemble un peu trop unilatéraux (malgré tous les efforts déployés par l’auteur pour semer le doute ; mais si ça trompe Moineau, ça ne trompe pas le lecteur) ; mais il y a, au-delà, de belles pages sur l’existence de la vie dans l’univers, sur le débat entre foi et science (je fais de mon côté partie de ceux qui prétendent que seule la foi peut soutenir que la vie n’existe que sur Terre, mais il est intéressant d’envisager le point de vue opposé), et un contenu politique non négligeable et plutôt intéressant.

 

Destination ténèbres est donc un divertissement plus qu’honnête – et sans doute un peu plus que ça. Il pèche cependant par son aspect de thriller mécanique, ce qui l’empêche à mon sens de figurer parmi les meilleurs titres du genre, et a fortiori parmi les « classiques », comme le prétend la quatrième de couverture. Reste une lecture dans l’ensemble fort prenante, un récit le plus souvent astucieux, malgré les rouages apparents ; aussi ai-je au final plutôt apprécié ce roman, mais je ne puis pour autant faire part d’un enthousiasme énorme. Un bon roman, oui ; qui aurait sans doute pu être meilleur, mais on se contentera de ce qu’on a, et sans faire la fine bouche, hein, Nébal.

CITRIQ

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Efelle 22/08/2011 19:04


Un thriller efficace et bien foutu. Ne boudons notre plaisir sans aller jusqu'à le couvrir de prix.


Patrice 22/08/2011 14:36


J'avais écrit à peu de choses près la même chose, en moins détaillé. Robinson a plein d'idée, mais n'est clairement pas très doué pour la narration. Cela donne cependant une très bonne lecture
estivale:
http://palabresecclectiques.hautetfort.com/archive/2011/08/12/franck-m-robinson-destination-tenebres.html


JDB 22/08/2011 08:47


Critique équilibrée, qui décrit bien les qualités et les (quelques) défauts du livre. Deux petits détails :
-- Frank M. Robinson n'est pas le scénariste de "La Tour infernale", mais le coauteur (avec Thomas N. Scortia) de l'un des deux romans qui ont servi de base au film ;
-- autre influence, en plus de celle de Dick, qui m'avait frappé lorsque j'avais lu ce livre, celle de Poul Anderson ; on lira bientôt (j'espère) son roman "Tau Zéro", qui présente une certaine
parenté avec celui-ci.
JDB