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"Diadorim",de João Guimarães Rosa

Publié le par Nébal

Diadorim.jpg

 

 

GUIMARÃES ROSA (João), Diadorim, [Grande Sertão : Veredas], traduit du brésilien par Maryvonne Lapouge-Pettorelli, préface de Mario Vargas Llosa, Paris, Albin Michel, coll. Les Grandes Traductions, [1965, 1984, 1991] 2006, 501 p.

 

Diadorim de João Guimarães Rosa est un livre qui m'a été fort bien vendu (enfin, non, d'ailleurs : offert ; merci !) par la sublime Alice Abdaloff, laquelle, en sa qualité de libraire invitée dans une fameuse librairie parisienne dont le nom commence par la lettre C, aurait dit en substance (mais en mon absence, hélas) : « En littérature, c'est simple : il y a Proust, il y a Diadorim, et à côté il y a des trucs sympa... » Ah oui, tout de même (dit le Nébal qui n'a jamais rien lu de Proust, et doute fort que Diadorim ait le moindre rapport avec l'œuvre du madeleinophage). On peut donc assez légitimement en attendre beaucoup. C'est ce que j'ai fait, et je n'ai pas été déçu du voyage.

 

Diadorim, de son vrai nom Grande Sertão : Veredas – et voilà qui n'est sans doute pas anodin –, consiste en un long monologue de près de 500 pages, sans la moindre interruption (ce qui n'en rend pas l'abord facile). Il s'agit des mémoires de Riobaldo, propriétaire terrien dans le Sertão, mais qui fut dans sa folle jeunesse, vers le début du XXe siècle, un éminent jagunço, c'est-à-dire un mercenaire au service d'intérêts privés, se situant quelque part entre le preux chevalier et la franche canaille, mais plus généralement entre le condottiere et le cow-boy. Une vie épique, riche de dangers – il ne cesse de nous le répéter –, faite de subits coups de feu et de véritables batailles rangées, qui font des mémoires de Riobaldo un condensé d'action sur le mode du western métaphysique.

 

C'est l'occasion de faire la rencontre de toute une ribambelle de personnages fascinants, dont, bien entendu, le trouble Diadorim, pour lequel Riobaldo éprouve une « amitié amoureuse » ambiguë, mais aussi les seigneurs de la guerre Joca Ramiro, Medeiro Vaz ou encore Zé Bebelo (quelle scène que celle de son procès !)... sans parler des Judas, le cruel Hermógenes en tête, dont on dit qu'il a fait pacte avec le diable... mais le diable n'existe pas, hein ? Et Riobaldo Tatarana, devenu le Crotale blanc, n'a rien fait ni rencontré personne, la nuit, à la croisée des chemins...

 

Mais Diadorim, c'est aussi, comme le titre original le montre clairement, une odyssée du Sertão, c'est-à-dire des régions semi-arides du Brésil. Un décor pour le moins exotique, d'une richesse insoupçonnée, et que la plume de l'auteur, brillant de mille feux, nous dévoile avec un brio peu commun.

 

C'est rien de le dire : Diadorim est vach'ment bien écrit. Le style déconcerte tout d'abord – et, à vrai dire, ce sentiment peut demeurer jusqu'à la fin –, et il peut être nécessaire de s'accorder un peu de temps pour pénétrer pleinement dans le roman (il m'a bien fallu une centaine de pages, personnellement). Quoi qu'il en soit, Diadorim n'est clairement pas le livre à emporter dans le métro pour lire entre deux stations... Mais on s'en doutait un peu. Et on finit par adhérer pleinement au discours de Riobaldo, à son goût pour les digressions, les flash-back et flash-forward. On a l'impression authentique d'un ami qui nous parle – et qui, d'ailleurs, nous interpelle régulièrement, nous les érudits de la ville –, et ce flot continu de mots, cette véritable logorrhée, tourne à la petite musique insidieuse, d'une mélodie tantôt douce et raffinée, tantôt brutale et sauvage.

 

Car c'est un monde cruel que ce Sertão ravagé par les guerres privées. Un monde où la mort est omniprésente, et vivre une chose très dangereuse... Mais c'est aussi, au-delà des coups de feu, un monde beau, et propice à la contemplation comme à la romance. Avec une prostituée, avec la belle Otacília... et avec Diadorim, aka Reinaldo, aka le Garçon ? Le trouble érotique parcourt l'œuvre, et son titre français est pour le moins révélateur. Ou trompeur, peut-être...

 

Diadorim, ainsi que vous l'aurez compris, a tout du chef-d'œuvre. D'une perfection formelle rare, d'une puissance évocatrice qui l'est tout autant, et malgré les efforts qu'il nécessite, il séduit et convainc sans peine ; à tel point que l'on en viendra même à pardonner la Fin Impardonnable que l'auteur s'est autorisé à commettre, comme un épiphénomène de peu d'importance.

 

Livre rare et d'une densité impressionnante, Diadorimmérite bien son statut de classique international. Cet unique roman de son auteur est parfois considéré comme le plus grand livre du Brésil, si tant est que cela veuille dire quelque chose. Mais à sa lecture, on comprend sans peine l'enthousiasme suscité par ce roman à la croisée des chemins, riche d'interprétations et de lectures, qui sait être beau et intelligent tout en divertissant et fascinant.

 

 Alors merci, Mlle Abdaloff. Vous aviez raison, mille fois raison.

CITRIQ

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J
Je dois dire que ça donne envie... Dommage qu'il n'y ait pas un extrait pour découvrir la plume de l'auteur ;-)
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J
Diadorim est un immense roman, à la fois magnifique et hideux, suffoquant et serein. Je ne l'ai pas encore fini, pour tout dire, mais je ne vois pas ce qui pourrait venir remettre en cause sa
position de chef-d'œuvre (qui s'impose dès les premières pages).
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A
Je n'avais pas beaucoup de doutes quant au verdict que tu rendrais. Mais quand même, je suis très contente.
Et le Nébal devrait lire Proust. Le Nébal aimera Proust, c'est une certitude (même si Proust, n'a, effectivement, pas grand chose à voir avec Diadorim).
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