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"Empire du Soleil", de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

Empire-du-Soleil.jpg

 

BALLARD (J.G.), Empire du Soleil, [Empire of the Sun], traduit de l’anglais par Elisabeth Gille, Paris, Denoël – Gallimard, coll. Folio, [1984-1985, 1990] 2009, 437 p.

 

Ballardite aiguë, suite. Et après le décevant J.G. Ballard. Hautes altitudes, j’ai poursuivi avec du lourd : rien de moins que le plus célèbre roman de l’auteur britannique, que, par un étrange concours de circonstances, je n’avais pas lu jusqu’à présent.

 

Enfin, « étrange concours de circonstances »…

 

Non, pas si étrange que cela. Il y avait tout d’abord le film de Spielberg, bien entendu, qui me donnait l’impression – fausse – de déjà connaître cette histoire, quand bien même cela faisait des années que je ne l’avais pas vu (faudrait que je tente de le revoir après coup, d’ailleurs) ; il y avait aussi, probablement, le caractère par nature non science-fictif de la chose. Bref, tout un tas de fausses bonnes raisons qui n’ont cessé de repousser la lecture de ce roman quasi autobiographique.

 

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un roman, et non une autobiographie. Mais un roman largement autobiographique, dont le héros, Jim (ou Jamie pour ses parents), ressemble sur bien des points au petit James Graham Ballard. Le vrai Ballard avait également de riches Britanniques de Shanghai pour parents, et a également été fait prisonnier par les Japonais au lendemain de Pearl Harbor ; la différence essentielle d’avec le Jim du roman est qu’il n’a pas été séparé de ses parents au cours des événements ; pour le reste, la distinction entre fiction et réalité est pour le moins floue…

 

Reprenons : Jim a environ onze ans au moment de Pearl Harbor ; les Japonais, qui avaient déjà vaincu les Chinois, s’emparent alors de la concession internationale de Shanghai et coulent les navires anglais et américains. Dans la panique qui s’ensuit, Jim est séparé de ses parents. Commence alors pour lui une étrange aventure, que, vue de l’extérieur, on aurait tôt fait de qualifier de véritable enfer, mais qui n’apparaît pas forcément ainsi aux yeux du petit garçon (se souvenir des propos sidérants de l’auteur dans La Vie et rien d’autre, considérant à peu de choses près les années de guerre comme les plus belles années de sa vie !). C’est tout d’abord l’errance dans la concession, à la recherche de ses parents, puis des Japonais afin de se rendre, ce qui apparaît bien compliqué ; c’est ainsi que Jim fera la connaissance de deux marins américains peu recommandables, et notamment du charismatique Basie. En sa compagnie, il finira au camp de Longhua, au sud de Shanghai, où il passera la majorité de la guerre ; et, contrairement à la quatrième de couverture qui raconte tout le bouquin (groumf), je n’en dirai pas plus, si ce n’est que ses ennuis sont loin d’être terminés…

 

Jim, l’alter ego de Ballard, est un personnage assez saisissant : véritable petit con à baffer au début du roman, il se révèle bien vite d’une grande intelligence, et extrêmement débrouillard. Tantôt le cœur sur la main, tantôt – ou en même temps… – d’un pragmatisme confinant au cynisme, il est un personnage riche et complexe, merveilleusement campé par l’auteur, qui ne sombre jamais dans la complaisance.

 

Et certainement pas à l’égard de ses compatriotes… Rarement, sans doute, aura-t-on lu roman de guerre moins patriote ! Les jugements de Jim – et à travers lui de l’auteur – à l’encontre des Britanniques sont sans appel, qui ne cessent de stigmatiser leur ridicule et leur prétention, tandis que leur empire s’effondre sous eux ; en sens inverse, Jim est littéralement fasciné par les Japonais, leur bravoure, et notamment les pilotes, kamikazes inclus…

 

On a pu dire d’Empire du Soleil, paraît-il, qu’il fut l’un des plus grands livres jamais écrits sur la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est certain, c’est qu’il a la force des grands témoignages, criants d’authenticité, mais sur un aspect de la guerre rarement évoqué en Occident ; aussi pense-t-on immédiatement, quand on tient à faire des comparaisons, à la littérature des camps de concentration, toutes choses égales par ailleurs : on pense à Si c’est un homme de Primo Levi, ou encore, peut-être même davantage du fait du traitement, à Maus d’Art Spiegelman (je n’ai pu m’empêcher, notamment, de faire le lien, vers la fin du roman : « Et c’est là que mes ennuis ont commencé… »).

 

C’est en tout cas une œuvre qui contient et/ou explicite à peu près toute l’œuvre passée et à venir de Ballard. Des piscines vides aux paysages d’apocalypse débordant de cadavres par centaines, villes-ruches détruites par les bombardements, rizières polluées, camps tantôt bondés tantôt déserts, prémices de l’ère atomique et des catastrophes à venir, fascination pour la mort et la mécanique (les avions davantage que les voitures, ici)… Toute une foire aux atrocités, au sens strict, qui impressionne durablement le lecteur, saisi tant par les paysages « extérieurs » que par les paysages « intérieurs » peints d’une main de maître par un auteur au sommet de son art.

 

Car, pour cette première incursion « indéniable » dans la « littérature générale », le moins que l’on puisse dire est que Ballard n’a pas affadi sa plume. Le style, de la première à la dernière ligne, magnifiquement servi par la traduction d’Elisabeth Gille, est de toute beauté. Il s’en dégage une véritable force rarement atteinte, qui sublime chaque image.

 

 N’en jetez plus : Empire du Soleil est bel et bien un chef-d’œuvre, bien digne de son auteur. Il m’ouvre l’accès à tout un pan de son œuvre que j’avais bêtement ignoré jusqu’à présent. Nul doute que je vais me rattraper…

CITRIQ

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É

Salut le Nébal !

C'est bien vrai qu'il apparaît clairement à la lecture de ce livre à quel point les romans de pure fiction de Ballard prennent en grande partie leur source dans son expérience de la guerre
retranscrite ici. Curieusement, je trouve le style moins puissant dans ce texte-ci. Mais peut-être que ce n'est qu'une fausse impression, et que pour moi la force des événements racontés a pris le
dessus sur le ressenti littéraire.

En tous cas, l'adaptation de Spielberg se révèle après coup comme plus que fidèle. Le récit n'avait pas besoin de grand chose pour être porté à l'écran. Ça reste d'ailleurs pour moi l'un des plus
beaux films du réal. Tout étant vu par les yeux de Jim, cela autorise les visions les plus lyriques, et ça me laisse toujours bien bouleversé.

É.


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C

Il est là, dans ma bibli (en V.O. çui-là), mais le côté "histoire pendant la guerre" me décourage énormément. Même ton enthousiasme à son encontre n'arrive pas à me convaincre de le prendre. Oh, je
le lirai un jour. Mais quand j'aurai fait le tour du reste je suppose...


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