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"En quête de l'inconnu", de Robert W. Chambers

Publié le par Nébal

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CHAMBERS (Robert W.), En quête de l’inconnu, [In Search of the Unknown], traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Daniel Brèque, édition critique établie par Michel Meurger, Cadillon, Le Visage Vert, [1904] 2012, 304 p.

 

Robert W. Chambers, bien loin de n’avoir été que l’auteur du célèbre Roi en Jaune, fut un écrivain prolifique qui s’est illustré dans bien des domaines. En quête de l’inconnu en témoigne, dans la mesure où ce « roman » (on parlerait sans doute plutôt de « fix-up » aujourd’hui, puisqu’il est pour l’essentiel composé de nouvelles publiées entre 1896 et 1904) oscille entre une sorte de proto-science-fiction « légère » et une vigoureuse satire, visant tant les naturalistes de l’époque que le roman d’aventures d’alors.

 

C’est que nous sommes ici en pleine crypto-zoologie. Le narrateur, Gilland, secrétaire de l’excentrique professeur Farrago, y voyage aux quatre coins des États-Unis en quête de créatures bizarres, censément disparues, qu’il a pour charge de ramener afin de les exposer au Bronx Park. C’est ainsi que, dans les premiers chapitres, il partira à la recherche du célèbre grand pingouin… et tombera par la même occasion sur un étrange humanoïde amphibie (une sorte de Profond avant l’heure). Il y aura aussi du mammouth, des volatiles tous plus incongrus les uns que les autres, des êtres invisibles (ben tiens), et, à travers les récits d’un jeune homme croisé dans un train, un dinosaure rescapé (puis une étrange aventure « parapsychique » à base de chats, qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, mais ce n’est pas grave).

 

Gilland, le naturaliste qui se veut cartésien, mais ne l’est finalement pas tant que ça, part ainsi en chasse. Mais le gibier le plus difficile à saisir, pour lui, n’a pourtant rien à voir avec ces bestioles antédiluviennes : c’est que notre anti-héros est inévitablement pris de l’envie de courir le guilledou, croisant sur son chemin quelques fascinants spécimens en jupons, qui lui échappent invariablement, se mariant sur un coup de tête avec quelqu’un d’autre… Ce qui rajoute à En quête de l’inconnu une touche de romance que je redoutais d’abord mais qui, du fait de son traitement léger et drôle, constitue finalement un atout supplémentaire.

 

Car l’essentiel est bien là : En quête de l’inconnu est avant tout un roman drôle. Très drôle, même. La satire – éclairée avec son érudition coutumière par Michel Meurger dans une longue et passionnante postface – touche juste, même si l’on n’en saisit sans doute pas à première vue tous les tenants et aboutissants. Mais le sens du burlesque déployé par l’auteur, qui se révèle en outre un fin dialoguiste – saluons au passage la traduction comme il se doit parfaite de Jean-Daniel Brèque –, emporte l’adhésion du lecteur, qui enchaîne les pages le sourire aux lèvres, et retient parfois difficilement un éclat de rire.

 

On s’amuse en effet beaucoup à suivre les pérégrinations absurdes de Gilland, et tout autant ses aventures amoureuses sans lendemain. Car le roman est riche en scènes d’une grande drôlerie – pensez donc à cet aréopage de distingués et nobles naturalistes couvant puis chevauchant des oiseaux géants ! – et la romance, bien loin de faire l’effet d’un ajout intempestif, participe de cette atmosphère délicieusement légère et amusante (pour ceux qui, à l’instar de votre serviteur, redoutaient les pénibles aventures sentimentales « décadentes » de la deuxième partie du Roi en Jaune, sachez donc que ceci n’a absolument rien à voir, et passe autrement mieux).

 

On ne fera pas d’En quête de l’inconnu un chef-d’œuvre pour autant, et il n’a certes pas l’originalité stupéfiante du Roi en Jaune, mais peu importe : ce n’était sans doute pas le but, et l’on peut bien remercier le Visage Vert pour cette très appréciable réédition d’un « roman » qui vaut assurément plus que sa réputation – mal placée – de superficialité. C’est en effet là un divertissement plus qu’honorable, une lecture tout à fait distrayante et savoureuse, un livre que l’on dévore avec la passion du narrateur pour les bestioles improbables et les femelles tout aussi saugrenues. Une réussite, donc, dans son genre difficile à définir ; et le caractère un brin suranné de la chose participe de son charme incontestable.

 

Certes, si j’ai lu cet ouvrage dans le cadre de mon cycle de lecture consacré aux précurseurs et influences de Lovecraft, je ne peux pas vraiment dire que le Maître de Providence a pioché dedans, c’est très peu crédible ; mais peu importe : c’est drôle, léger, et tout à fait délicieux.

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Gérard Klein 12/09/2013 14:54

Pourquoi HPL n'aurait-il pas pioché dedans?
Son œuvre est à mourir de rire, comme celle de Kafka.
Grâce à toi, nous savons enfin où il a puisé cet humour.

Nébal 13/09/2013 05:03



Aha.


 


Oui, il y a de l'humour chez Lovecraft (même si probablement moins à mes yeux que chez Kafka). Mais de là à établir une filiation, non, probablement pas. C'est simplement l'utilisation commune de
thèmes alors répandus, du moins je le suppose.