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"Entretiens du Maître avec ses disciples", de Confucius

Publié le par Nébal

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CONFUCIUS, Entretiens du Maître avec ses disciples, [Liun Iu], traduction du chinois par Séraphin Couvreur, révision de la traduction et postface de Muriel Baryosher-Chemouny, [s.l.], Mille et une nuits, 1997, 199 p.

 

Une fois n’est pas coutume, c’est d’une relecture que je vais vous entretenir (aha) aujourd’hui. Fut un temps en effet où je bouffais du Mille et une nuits à tout va, et où, par pure curiosité, je m’étais notamment intéressé, dans cette collection, aux quelques écrits que l’on pouvait y trouver relevant de la « sagesse orientale », comme l’on dit trop souvent pour éviter de parler de philosophie… Évidemment, dans ces conditions, Confucius avait une place de choix : le Maître, dont on a peu ou prou fait le fondateur d’une « religion », fait après tout figure de moraliste « officiel » de la Chine depuis des siècles… et il n’a pas été sans intéresser également les occidentaux, qui ont cherché à établir des passerelles entre confucianisme et christianisme, au prix d’interprétations sans doute partiales, mais semblant presque couler de source à l’occasion.

 

Il y aurait de quoi écrire bien des pages à propos de cet ouvrage… ce qui est sans doute au-dessus de mes forces. Posons déjà le personnage. Confucius – nom « latinisé » par les Jésuites aux XVIIe et XVIIIe siècles –, ou plutôt K’ong-tzeu, vécut, selon l’historiographie traditionnelle, de 551 à 479 avant Jean-Claude, soit durant la période appelée en Chine « Printemps et Automnes », marquée par l’effondrement du système féodal, période qui serait suivie par celle des « Royaumes combattants » jusqu’à la fondation de l’empire en – 221. Une période pour le moins troublée, donc, ce qui explique sans doute bon nombre d’aspects de la morale de Confucius : celui-ci, pour rétablir l’ordre, se tourne en effet vers le passé, les trois premières dynasties exemplaires, Hia, Chang-In et Tcheou, dont il s’agit de rétablir les rites et les usages.

 

Mais n’allons pas trop vite, et évoquons d’abord la forme adoptée par ces Entretiens du Maître avec ses disciples. Ce livre, constitué de vingt courts chapitres passablement désordonnés, relève à bien des égards de ce que l’on qualifierait en Occident de « doxographie », par exemple pour évoquer les Présocratiques à travers, disons, Diogène Laërce. Sont en effet rapportés des opinions, actes et anecdotes qui forment autant de témoignages sur la vie du Maître et sur celle de ses disciples. Ces Entretiens n’adoptent donc pas une forme organisée suivant un plan rigoureux (quand bien même, en certaines occasions, on peut déceler une thématique prépondérante) : ils n’ont rien d’un essai ou d’une dissertation destinés à la publication en tant que tels, et ne constituent pas l’exposé d’un système cohérent. Ces aphorismes et faits marquants ont été relevés et compilés par divers disciples, assez peu probablement de la première génération, mais sans doute plutôt d’une époque ultérieure – qui avait déjà magnifié le portrait du « saint homme ». Il en existe plusieurs versions différentes, celle qui nous est proposée ici consistant en un « amalgame ».

 

Confucius et ses disciples abordent de très nombreux thèmes au cours de cet ouvrage, et je n’ai certes pas la prétention de vous en livrer un compte rendu savant et exhaustif – vous trouverez sans peine des gens beaucoup plus compétents que moi pour cela. Je me contenterai donc d’évoquer quelques-uns de ces thèmes, qui m’ont plus particulièrement marqué, tels que j’ai pu les comprendre… ce qui, ma foi, n’est pas toujours évident : si la morale de Confucius a une destinée pratique manifeste, ces Entretiens n’en sont pas moins souvent cryptiques – l’exotisme et la distance temporelle ajoutant encore à la difficulté. Pas toujours facile, donc, de comprendre ce que veut dire au juste le père Confucius, dont la pensée, sans être confuse (aha), est du moins complexe, et parfois en apparence du moins susceptible de contradictions (les mêmes questions reviennent souvent, qui débouchent sur des réponses différentes). Le livre est heureusement émaillé des précieux commentaires traditionnels attribués à Tchou Hsi (1130-1200), qui viennent régulièrement apporter un éclairage historique et philosophique bienvenu, et il faut y ajouter les notes de Séraphin Couvreur  et de Muriel Baryosher-Chemouny.

 

Confucius, le « roi sans couronne », est – on l’a dit – un moraliste. Confronté à l’anarchie de son époque, il entend, par son enseignement ouvert à tous, contribuer à restaurer l’ordre et l’harmonie (il attache une grande importance à ces deux notions ; on y reviendra). Pour ce faire, il se tourne donc essentiellement vers le passé plus ou moins mythique de la Chine : Confucius est traditionaliste ; on aurait envie de dire conservateur, et même réactionnaire, dans le sens le plus prosaïque (ne pas verser dans l’anachronisme ici, telle n’est pas mon intention).

 

Il attache une grande importance aux rites des anciennes dynasties, rites qu’il entend restaurer. Mais il ne faudrait pas en conclure que Confucius est un esprit formaliste – bien au contraire, c’est là aussi un thème qui revient souvent, il se méfie des apparences : les rites seuls ne sont rien, c’est l’intention droite qui préside à leur exécution qui importe. Les rites sont donc un moyen, et non une fin en soi. L’ordre et l’harmonie, de même, ne doivent pas être confondus avec le conformisme (XIII, 23) :

 

« Le Maître dit : « L'homme honorable cultive l'harmonie et non le conformisme. L'homme de peu cultive le conformisme et non l'harmonie. » »

 

Il s’agit pour lui de suivre la Voie, ce qui passe par le respect de vertus majeures, qu’il faut mettre en pratique, mais en pleine connaissance de cause. Par exemple, XVII, 8 :

 

« Le Maître dit : « Iou, connais-tu les six paroles [= les six vertus] et les six ombres [= les six défauts dans lesquels tombe celui qui veut pratiquer ces six vertus et ne cherche pas à les bien connaître] ? » Tzeu lou se levant, répondit : « Pas encore. – Assieds-toi, reprit Confucius, je te les dirai. Le défaut de celui qui aime à se montrer bienfaisant, et n’aime pas l’étude, c’est le manque de discernement. Le défaut de celui qui aime le savoir, et n’aime pas l’étude, c’est de tomber dans la futilité. Le défaut de celui qui aime à tenir ses promesses, et n’aime pas l’étude, c’est de nuire aux autres [= en leur promettant et en leur accordant des choses nuisibles]. Le défaut de celui qui aime la franchise, et n’aime pas l’étude, c’est d’être tranchant. Le défaut de celui qui aime à montrer du courage et n’aime pas l’étude, c’est de troubler l’ordre. Le défaut de celui qui aime la fermeté d’âme, et n’aime pas l’étude, c’est le fanatisme. » »

 

Une vertu domine, aux contours flous, et que ses disciples demandent souvent à Confucius de définir : c’est la « vertu d’humanité », qui consiste à « aimer les hommes », à « élever autrui comme on souhaiterait l’être soi-même », ou encore, inévitablement, à ne pas faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas qu’on nous fasse. Cette vertu doit trouver à s’exprimer dans tous les actes, privés comme publics.

 

On en arrive à un autre point d’orgue de la pensée de Confucius, qui est le respect de l’autorité. Celui-ci s’exprime, conjointement avec la vertu d’humanité, dans la piété filiale, par exemple. Mais on pense aussi bien évidemment au champ du politique, et, en cette ère troublée où Confucius se veut le restaurateur de l’ordre, la loyauté à l’égard du Prince est d’une importance capitale. Elle ne doit cependant pas tout autoriser : si l’État suit la Voie, il est bon d’y exercer une charge (Confucius, par exemple, fut ministre de la Justice) ; sinon, exercer une charge peut devenir problématique, voire honteux. Et si la trahison ou a fortiori le tyrannicide sont ici hors de propos, il n’en reste pas moins que la loyauté au Prince, pour être vraiment efficace, doit être corrélée à la vertu d’humanité et au respect du « Décret céleste », c’est-à-dire de la loi naturelle. Si, dans un État qui suit la Voie, le Prince est Prince, et le sujet sujet – c’est-à-dire si les mots ne sont pas vides de sens (encore cette question des apparences) mais renvoient bien à une réalité concrète, d’où l’importance de la rectification du langage –, il n’en faut pas moins que la loyauté du sujet à l’égard du Prince soit dans un sens compensée par la confiance que l’on peut lui accorder – sans quoi tout part à-vau-l’eau. Un passage instructif (XII, 7) :

 

« Tzeu koung interrogea Confucius sur l'art de gouverner. Le Maître répondit : « Celui qui gouverne doit avoir soin que les vivres ne manquent pas, que les forces militaires soient suffisantes, que le peuple lui donne sa confiance. » Tzeu koung dit : « S'il était absolument nécessaire de négliger une de ces trois choses, laquelle conviendrait-il de négliger ? – Les forces militaires », répondit Confucius. « Et s'il était absolument nécessaire d'en négliger une seconde, dit Tzeu koung, quelle serait-elle ? – Les vivres, répondit Confucius, car de tout temps les hommes ont été sujets à la mort, mais si le peuple n'a pas confiance en ceux qui le gouvernent, c'en est fait de lui. » »

 

Confucius, issu de la noblesse pauvre, n’attache pas une grande importance aux distinctions sociales. Ceci étant, la tradition et les rites imposent certaines observances particulières, et le peuple se trouve bien placé dans une situation d’infériorité. Là encore, c’est le respect de l’ordre qui prédomine, conjointement avec la vertu d’humanité, incarnés dans le Décret céleste.

 

La morale de Confucius est censément devenue la morale « officielle » de la Chine – voire au-delà – pendant des siècles et des siècles (il faudra attendre la République pour que l’enseignement du canon confucianiste cesse d’être obligatoire). Ce qui n’est pas rien, tout de même… Hélas, si certains aspects en ont été retenus – les plus favorables à l’ordre des choses et au pouvoir en place, généralement –, d’autres ont été bien négligés… J’avoue avoir été stupéfait par cette vision fulgurante de Confucius (exprimée en XIII, 11, et envisagée à nouveau, dans un sens, en XX, 2), qui semblait, il y a donc 2500 ans de cela, envisager (quand bien même c’était pour souligner et déplorer son improbabilité, du moins à court terme…) l’élimination de la peine de mort. On ne peut pas vraiment dire que la Chine contemporaine se soit montrée très confucianiste sur ce point…

 

 Concluons en disant que ces Entretiens du Maître avec ses disciples brossent en outre un beau tableau de la Chine antique. Ce témoignage au plus près de la pensée de Confucius – parfois fort éloignée, donc, de ce qu’est devenu le confucianisme – constitue, malgré sa forme déconcertante, une œuvre majeure de la philosophie mondiale ; l’ethnocentrisme des occidentaux ne jurant que par Platon et Aristote (et oubliant mes chers Présocratiques au passage) ne doit pas nous tromper : il s’est trouvé des « amis de la sagesse » avant et ailleurs. Confucius n’en est qu’un exemple, mais ce n’est pas le moindre…

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G

Je partage ton admiration pour les Présocratiques. Je tente de découvrir les Confucianistes dans la Pléiade. Je vais y chercher cette doxographie.
Cela dit, je me demande si nous n'avons pas en commun une fascination pour les textes lacunaires, si rares dans la tradition française, aux Pensées de Pascal près, évidemment.


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