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"Gaston Gallimard. Un demi-siècle d'édition française", de Pierre Assouline

Publié le par Nébal

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ASSOULINE (Pierre), Gaston Gallimard. Un demi-siècle d’édition française, Paris, Balland – Éditions du Seuil, coll. Points – Biographie, [1984] 2001, 534 p.

 

« Pourquoi Gallimard ? Parce qu’il fut unique et exceptionnel.

 

« Certes, de grands éditeurs, il y en eut d’autres et non des moindres. Mais de tous ceux qui s’étaient lancés dans cette aventure au cours de la première décennie du siècle, il fut certainement le seul, au soir de sa vie, à pouvoir se permettre de feuilleter l’épais catalogue de sa maison d’édition en se disant : la littérature française, c’est moi. »

 

C’est sur ces mots définitifs que s’ouvre, page 9, l’imposante biographie de Pierre Assouline consacrée au géant de l’édition française que fut Gaston Gallimard. « La littérature française, c’est moi. » Rien que ça ! Mais c’est que cette réputation, finalement, n’était guère usurpée, et que le bonhomme l’acquit de son vivant même à l’international. Le pire étant que Gallimard, ce n’était en outre pas que la littérature française, mais aussi une part non négligeable de la littérature étrangère « de qualité » en France…

 

Bref : Pierre Assouline, avec sa biographie, s’attaque à un gros morceau de l’édition française ; un demi-siècle, nous dit-il, en gros ; et pas seulement Gallimard, loin s’en faut, puisqu’il a le bon goût de s’intéresser également à ce qui se passe tout autour.

 

La biographie est divisée en un avant-propos et dix « époques », qui constituent autant de chapitres de longueur très variable.

 

On ne s’attardera guère sur la première époque, 1881-1900, qui nous présente la jeunesse de l’auteur. Tout juste évoquera-t-on rapidement le conflit latent avec son rentier de père, et ses études interrompues au baccalauréat. Et une rencontre importante sur les bancs du Lycée Condorcet : celle de Roger Martin du Gard.

 

La période 1900-1914 est déjà autrement riche : Gallimard, jeune dandy, y fait la rencontre de Proust vers 1907-1908. Mais surtout, tout commence avec la Nouvelle Revue Française (NRF), revue littéraire et critique fondée en 1909 sous le patronage d’André Gide (après un faux départ en 1908). Très vite, la revue, qui deviendra rapidement prestigieuse, entend se doter d’un « comptoir d’édition » ; et, en 1910, elle engage pour le gérer Gaston Gallimard, qui apporte le capital avec Gide et Jean Schlumberger. Gallimard, du jour au lendemain, devient éditeur, et, à l’enseigne de la NRF, commence à publier des ouvrages, dont certains de son ami Roger Martin du Gard. La société diversifie bientôt ses activités, et, en 1913, Gallimard est également nommé administrateur du théâtre du Vieux-Colombier qui vient d’être créé.

 

Troisième époque, 1914-1918. C’est la guerre. Gallimard craint la mobilisation. Elle le terrifie, le rend littéralement malade. Il cherche par tous les moyens à se faire réformer… et y parvient, puisque son état de santé s’aggrave en vérité, à tel point qu’il doit faire plusieurs séjours dans des sanatoriums. Mais, le conflit s’éternisant, l’angoisse s’accroît. Et Gallimard de s’inquiéter parallèlement pour ses amis partis sur le Front – certains, écrivains compris, y ont déjà perdu la vie – tandis qu’eux ne cessent de s’inquiéter pour lui, le planqué ! Mais Gallimard échappe à la guerre. En 1917, il accompagne même la troupe du Vieux-Colombier pour une tournée de propagande à New York. Puis, en 1918, il prend une décision capitale : il crée la librairie Gallimard, clairement distincte de la NRF, ce qui lui permet de se débarrasser des empiètements les plus gênants de certains indésirables, Gide en premier lieu, et de se poser enfin véritablement en tant qu’éditeur ; son frère Raymond le rejoint pour prendre en charge les questions de gestion.

 

Quatrième époque, 1919-1936. Une grande époque pour la librairie Gallimard, qui ne cesse de se développer, et va bientôt acquérir une mainmise incontestable sur les prix littéraires, et en premier lieu le Goncourt. L’importance de la librairie Gallimard et de l’austère NRF dans le paysage littéraire français va finir par déboucher, au début des années 1920, sur ce que l’on va appeler la « croisade des longues figures », violente campagne de presse à son encontre. C’est aussi l’époque de la grande rivalité entre Gallimard et Grasset, qui commence avec Proust, mais durera des années. Mais Gallimard, parallèlement, continue de diversifier ses activités : nouvelles revues (dont une consacrée au cinéma ; en 1933, il produit d’ailleurs le Madame Bovary de Renoir, avec sa maîtresse Valentine Tessier dans le rôle titre, mais c’est un four), et hebdomadaires à succès par le biais de ZED-publications, le plus célèbre étant incontestablement Détective. Et de nouveaux auteurs rejoignent l’écurie Gallimard : Malraux, Aragon, etc. Il rate par contre Céline, qui aboutit chez le jeune concurrent Robert Denoël…

 

Cinquième époque, 1936-1939. Léon Blum est un ami ; mais le projet de loi des socialistes sur l’édition fait jaser dans la profession, et Bernard Grasset monte aux créneaux… Ce n’est cependant qu’un entracte…

 

… avant le gros morceau, à mon sens la partie la plus passionnante de cette biographie, la sixième époque consacrée à la guerre et à l’Occupation, 1939-1944. Se pose un dilemme : l’éditeur est-il un entrepreneur comme un autre, ou pas ? A-t-il une responsabilité intellectuelle supplémentaire, du fait même de sa fonction ? Autrement dit, peut-il, doit-il exercer son métier sous la botte de l’occupant nazi ? Pour beaucoup, alors, la question ne se pose même pas… Grasset précède l’entrevue de Montoire, et engage la profession à collaborer avant même que la collaboration ne devienne la doctrine officielle de l’État français ! Les éditeurs, Gallimard compris, signent la « liste Otto », désignant les livres désormais interdits. Les éditeurs juifs – Nathan, Calmann-Lévy… – sont spoliés. La Propaganda allemande encourage les éditeurs à publier des textes pro-allemands, ou au moins des classiques allemands (c’est cette dernière voie que choisit judicieusement Gallimard, en éditant notamment Goethe à la Pléiade, maison d’édition rachetée et devenue collection prestigieuse avant-guerre). D’autres s’engagent bien plus avant dans la collaboration : Grasset, donc, mais aussi Denoël, qui publie les virulents pamphlets de Céline, ou encore – un best-seller à l’époque – Les Décombres de Lucien Rebatet. Chez Gallimard, c’est à la NRF que l’Occupation se fait sentir : exit Paulhan, le nouveau directeur est Drieu La Rochelle, qui sert de caution fasciste. Il en a pleinement conscience… Pendant ce temps, les « éditeurs résistants » (et donc clandestins) sont rares (on peut néanmoins citer les Éditions de Minuit, avec Vercors). Et le dilemme des éditeurs se pose également aux auteurs : peuvent-ils publier sous la botte des nazis ? Pour la plupart, il ne fait aucun doute que oui… Chez Gallimard, il y a de francs succès avec des écrivains que l’on qualifiera de « résistants » : Sartre avec Les Mouches, Huis-clos et L’Être et le néant ; Camus avec L’ÉtrangerPilote de guerre de Saint-Exupéry est par contre censuré… et apprend à Gallimard à se montrer un peu plus prudent. Toute cette partie (pp. 283-390) est véritablement passionnante de bout en bout.

 

Et la suite l’est également. Septième époque, 1944-1945 : la Libération, c’est-à-dire l’Épuration (pp. 391-429)… Gallimard s’en sort plutôt bien, de même, à vrai dire, que la plupart des grands éditeurs. Il a pour lui le soutien de nombreux « écrivains résistants », tels que Sartre, Camus ou encore Malraux. Seule pièce à charge : une lettre où il proclame « l’aryanité » de son entreprise. Parallèlement, on fait très vite le distinguo entre les éditions Gallimard et la NRF fasciste de Drieu… lequel se suicide. La NRF est interdite. Fin d’une époque… D’autres éditeurs ont moins de chance : l’affaire Grasset se prolonge, et si, finalement, l’éditeur s’en tire à bon compte, il en ressortira néanmoins durement atteint et profondément touché. Quant à Denoël, il sera mystérieusement assassiné avant son procès.

 

Huitième époque, 1946-1952. Les affaires reprennent (cela dit, elles n’étaient pas mauvaises sous l’Occupation…). De nouveaux auteurs apparaissent, de nouvelles revues aussi – il faut bien remplacer la NRF… Et de nouvelles collections : la « Série noire », notamment. La rivalité, maintenant, n’est plus avec Grasset, mais avec Julliard. Passé un certain temps, Gallimard « récupère » Céline. Puis, le temps passant, on pourra envisager une NNRF

 

Neuvième époque, 1953-1966. L’entrée du marketing dans l’édition. C’est l’époque des grandes concentrations, des éditeurs gloutons qui absorbent – Gallimard au premier chef (Denoël, La Table Ronde, le Mercure de France…).

 

Dernière époque, 1967-1975. Le conflit avec Hachette aboutit à la création de la Sodis et de Folio ; pas rien, quoi. Mais c’est surtout l’heure du bilan, et de la retraite, pour un vieil homme dépassé par les événements… Gaston Gallimard meurt à l’âge de 94 ans.

 

La biographie de Pierre Assouline tient du modèle du genre. Extrêmement documentée, très riche, elle est en même temps d’une lecture fluide et passionnante, et se dévore à vrai dire comme un savoureux roman du XIXe siècle, disons un Zola en moins austère, ou un Flaubert peut-être, riche en scènes de mœurs et en beaux portraits, en anecdotes croustillantes et en analyses judicieuses.

 

Mais, je le répète encore une fois, l’ouvrage vaut à mon sens surtout pour ses pages consacrées à l’Occupation et à la Libération, qui sont vraiment particulièrement intéressantes. Le dilemme soulevé est très complexe, et l’auteur a le bon goût d’éviter le manichéisme et les jugements à l’emporte-pièce. Il sait aussi – notamment dans ces pages – ne pas verser dans l’hagiographie, et montrer à quel point son personnage pouvait être double. Mais cela ne le rend que plus fascinant.

 

 Un bel ouvrage, indispensable à qui s’intéresse à l’histoire de l’édition en France.

CITRIQ

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Cachou 02/06/2010 15:10


Sincèrement, l'édition française, ça m'intéresse (et pas qu'un peu), mais celui-ci a l'air d'être le genre d'ouvrage qui m'ennuie: un poil consensuel et bourré de "oh, il a rencontré telle ou telle
grande figure" qui, souvent, me lassent dans les bios (mais bon, je l'ai déjà dit, je n'aime pas les bios)(sauf "Nowhere boy", sacré bon film, j'ai envie d'écouter les Beatles maintenant!). Mais là
où tu m'achèves, c'est en comparant ça à du Zola. Je dois dire que le réalisme et le naturalisme, j'ai toujours eu du mal, et je n'ai jamais su dépasser la page 30 d'un Zola (Flaubert, ça va déjà
mieux, j'aime son écriture mais pas ses personnages, qui m'ennuient assez je dois dire).

Du coup, ben aujourd'hui aussi, je passe mon tour (tu me diras, si c'était pour te dire ça, j'aurais pu m'abstenir)(mais non, impossible de m'empêcher de commenter)(ça se voit que je n'ai dormi que
4h cette nuit et toutes les nuits précédentes depuis une semaine?)(je me disais aussi...)


Nébal 02/06/2010 18:03



Effectivement, ce n'est probablement pas un livre pour toi, il y a un peu de ça dans ce que tu décris... mais j'ai bien aimé.


Quant à Flaubert, c'est l'meilleur. Ah mais.



rmd 02/06/2010 10:12


Tu as lu "Une histoire de l'édition contemporaine XIXe-XXe siècle", de Elisabeth Parinet ? ca devrait t'intéresser.


Nébal 02/06/2010 10:22



Pas lu, non, mais ça devrait effectivement m'intéresser.