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"Grendel", de John Gardner

Publié le par Nébal

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GARDNER (John), Grendel, [Grendel], traduit de l’américain par René Daillie, édition établie par Thomas Day et Xavier Mauméjean, postface de Xavier Mauméjean, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [1971, 1974] 2010, 184 p.

 

De l’histoire de Beowulf, et ce en dépit de ses nombreuses adaptations / trahisons, je ne savais rien, si ce n’est que le héros y lattait sa vilaine gueule (entre autres) à un monstre du nom de Grendel. Pas grave, il n’est pas vraiment nécessaire d’en savoir beaucoup plus avant d’entamer la lecture du Grendel de John Gardner, autre adaptation / trahison, mais d’un genre bien particulier.

 

À ceux qui voudraient en lire une critique pénétrante et subtile, je ne peux mieux faire que les renvoyer à la très intéressante et éclairante postface de Xavier Mauméjean, qui met en rapport le texte et la biographie de l’auteur – et notamment ce terrible accident quand, à l’âge de douze ans, John Gardner a tué son frère Gilbert en l’écrasant avec un engin agricole. Je n’ai certes pas la prétention d’égaler ici cette brillante lecture, et me contenterai à mon habitude d’un compte rendu à la con, et à fleur de peau.

 

Grendel est un (très) court roman aussi protéiforme que son personnage principal. Lequel n’est autre, mais le titre est assez explicite à cet égard, que le monstre, et non pas le héros Beowulf. Nous adopterons donc ici le point de vue de l’autre, du mauvais rôle. Grendel est un personnage complexe, tour à tour tragique et farceur, et bien philosophe pour un monstre ; son expérience auprès du Dragon (qui semble en définitive lui conseiller de cultiver son jardin, mais le dote en même temps du charme lui permettant de semer le trouble chez les humains, et de leur apporter ainsi le sens dans la folie) y est peut-être bien pour quelque chose, mais nous le verrons plus qu’à son tour faire l’apologie du nihilisme et du solipsisme.

 

Pourtant, Grendel a faim. Pas uniquement au sens propre – il dévore bien des humains et des animaux dans ce court volume. Il a faim d’humanité. Celle-ci l’intrigue, et l’attire irrémédiablement. Lui, le monstre, de la race de Caïn (le frère meurtrier...), épie les Danois braillards et vantards de Hrothgar, qui se saoulent dans leurs châteaux de pillards, et il cherche à les comprendre. De même qu’eux, sans doute, cherchent à donner un sens à leur vie, qu’ils croient trouver dans les gestes des héros, telles qu’elles sont contées par les bardes (et notamment un barde aussi aveugle qu’Homère, qui fascine notre monstre de narrateur). Mais c’est bien le sentiment de l’absurde qui domine, et le triomphe de la folie sur la raison.

 

Grendel a tout du poème philosophique. On pense – bien sûr – à Ainsi parlait Zarathoustra, nihilisme oblige. Mais la prose très affectée et ce point de vue du mal m’ont aussi fait penser – en premier lieu d’ailleurs – aux Chants de Maldoror de Lautréamont (dont je n’ai jamais été très fan), voire à Une saison en enfer de Rimbaud (là, si, par contre). C’est la force et la faiblesse de ce texte hors-normes, qui fascine autant qu’il agace. On est tantôt séduit par la beauté des images, tantôt lassé des inévitables philosopheries (à prendre plus ou moins au sérieux, heureusement) et des évitables expérimentations passablement pédantes qui parsèment Grendel. Mais on rit, aussi, assez souvent...

 

Car Grendel n’est pas que tragique, avec sa faim inassouvie, sa mère folle et qui ne peut communiquer avec lui, son destin tout tracé (au passage, Beowulf n’apparaît logiquement qu’à la toute fin du roman, et sans jamais être nommé, si je ne m’abuse). Il a aussi un fond comique, et le texte éponyme tient également de la charge, au sens de caricature. Non que l’on puisse véritablement parler de parodie, que ce soit le texte original qui en prenne pour son grade – John Gardner, spécialiste de la littérature médiévale, éprouve sans doute beaucoup de respect pour Beowulf. Mais les travers des hommes – leurs travers moraux, notamment – sont pointés du doigt (de la griffe), avec une virulence arrogante qui suscite régulièrement l’enthousiasme, et presque aussi souvent le rire. Certains passages, pourtant non dénués de sérieux, relèvent à peu de choses près du burlesque – voyez Grendel s’amuser avec le héros autoproclamé Unferth. Qui sait, mais n’en peut mais.

 

Grendel – le livre – a ainsi autant de visages que Grendel le monstre. Ce qui justifie sans doute une réception contrastée. J’ai dans l’ensemble apprécié ma lecture, été séduit par la plume de l’auteur, et au moins intéressé, si ce n’est convaincu, par les thématiques qu’il soulève. Mais j’ai aussi régulièrement soupiré devant certains excès intellectualisants, qui m’ont paru bien de leur temps, et tout à fait pénibles. Aussi, je ne saurais garantir que vous y trouverez votre bonheur... Mais on reconnaîtra dans tous les cas à Grendel une certaine beauté tragicomique, et une indéniable intelligence.

CITRIQ

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C

Je recommande très chaudement le Beowulf de Robert Zemeckis scénarisé par un certain Neil Gaiman et mis en musique par le prédateur Alan Silvestri, son Grendel est très intéressant et l'ensemble
plus mythologique que philosophique (ce qui renvoie en quelques sortes au parcours "plagiesque amalgamé" du poème : matière de Bretagne - Beowulf - Renaissance italienne et réécriture de La Chanson
de Roland par l'Arioste - Tétralogie de Wagner - Tolkien - Excalibur de John Boorman ...) Le dernier grand rôle d'Anthony Hopkins en Hrothgar vaut le coup d'oeil. Je ne me souviens plus si tu avais
eu le temps de le voir Nébal.


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T

Bonjour. J'ai tenté la lecture de la version poche voici quelques années. J'avoue m'être arrêté en cours de route (non sans intention de reprendre la lecture un jour), agacé par "l'existentialisme
de comptoir" de Grendel, trop appuyé ou didactique. Le regard porté sur les humains m'avaient cependant bien plu. A cet égard, la lecture simultanée de "Hrolf Kraki" de P. Anderson serait
intéressante puisqu'elle met en scène plusieurs personnages communs aux deux ouvrages (au moins trois, le roi, son champion et Beowulf), l'un moqueur et l'autre laudateur (mode fantasy héroïque).
En tout cas je me suis procuré la version originale de "Beowulf" disponible en poche "lettres gothiques" et compte bien lire les trois d'affilée un jour prochain...


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