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"H.P. Lovecraft. Fantastique, mythe et modernité"

Publié le par Nébal

Lovecraft-Menegaldo.jpg

 

 

H.P. Lovecraft. Fantastique, mythe et modernité, Colloque de Cerisy, avant-propos par Gilles Menegaldo, Paris, Dervy, coll. Cahiers de l’hermétisme, 2002, 464 p. + [16 p. de pl.]

 

Après une assez longue interruption (pour diverses raisons indicibles), retour aux lovecrafteries avec ce gros volume très dense (et très sérieux : ne pas se fier à l’étrange collection dans laquelle il a été publié…) qui me paraît constituer aujourd’hui, avec ses défauts, un des points d’orgue de l’exégèse française en la matière – à vrai dire, j’ai un peu le sentiment qu’il joue aujourd’hui le rôle du vieux Cahier de L’Herne, à bien des égards frappé d’obsolescence. Il s’agit des actes d’un colloque de Cerisy dirigé par Jean Marigny et Gilles Menegaldo qui s’est tenu du 3 au 10 août 1995, et qui visait à faire le point sur le sujet près de trente ans après ledit Cahier de l’Herne.

 

Entre autres, puisque, après un « Avant-propos » signé Gilles Menegaldo présentant l’ensemble du colloque, on passe immédiatement à un déconcertant article de Maurice Lévy intitulé « Lovecraft, trente ans après », où l’auteur de Lovecraft ou du fantastique brûle en quelque sorte ce qu’il a adoré jadis (à peu près à l’époque du Cahier de l’Herne, donc). Ce quasi-reniement de Lovecraft a de quoi laisser perplexe, et me paraît se fonder sur de mauvaises raisons, notamment en ce qu’il n’apporte pas à proprement parler de nouveaux éléments sur le sujet : seul le regard porté par l’auteur a changé. Ne nous y attardons pas, ça n’en vaut pas la peine (alors que le vieil essai précité reste très lisible aujourd’hui).

 

Je ne m’attarderai pas davantage sur « Lovecraft, précurseur de la théorie de la déconstruction », article « audacieux » signé Donald R. Burleson, pour la mauvaise et simple raison que je n’y ai à peu près rien compris… et que le peu que j’ai cru comprendre ne m’a guère paru pertinent.

 

Gilles Menegaldo livre ensuite « Résonances poesques dans la fiction de H.P. Lovecraft », une bonne synthèse sur l’influence exercée par celui que Lovecraft considérait comme son maître, voire comme son Dieu.

 

On continue sur les influences (mais réciproques, cette fois) avec Florent Montaclair et « L’Influence d’Abraham Merritt sur Howard Phillips Lovecraft : vers un renouvellement des motifs fantastiques », qui vient dans un sens compléter les articles de Michel Meurger sur la question dans Lovecraft et la S.-F. /1 (on notera comment l’un des deux exégètes met en avant la notion de fantastique – mais voyez le titre du colloque… – là où l’autre privilégie la science-fiction, à raison en ce qui me concerne…).

 

« Le Timbre du silence » d’Alain Chareyre-Méjan s’intéresse à l’importance du son dans la fiction lovecraftienne. Thème important, certes (voyez par exemple les développements de Michel Houellebecq sur les sens, de manière générale, dans sa lecture), mais je dois dire n’avoir guère été convaincu par cet article quelque peu emprunté (il est vrai que Nébal est un con).

 

Pas vraiment convaincu non plus par « Lovecraft en proie à ses monstres » de Roger Bozzetto, qui ne me paraît pas apporter grand-chose de neuf (mais il est vrai que Nébal est un con, qui se répète, en plus).

 

J’ai davantage été interpellé par « Le Rhéteur et le pornographe » de Denis Mellier (extrait de son ouvrage Textes fantômes, fantastique et autoréférence), qui revient sur la délicate question du style de Lovecraft (mais écrivait-il bien, à la fin, ce bougre ?), et qui, sans apporter là encore d’éléments fondamentalement nouveaux sur ce sujet abondamment traité, constitue néanmoins une synthèse appréciable et que j’ai trouvé pour une fois plutôt pertinente.

 

Place à Max Duperray pour « Entre le sublime et le « grotesque » : la phobie de l’autre et sa représentation  dans les rêves régressifs de Randolph Carter ». Tout est dans le titre, ou presque. Je note juste l’originalité relative consistant à traiter de cette « phobie de l’autre » dans un « cycle » qui ne me paraît pas a priori être l’aspect de l’œuvre lovecraftienne qui en témoigne le plus ouvertement. Mais c’est juste.

 

Michel Graux livre ensuite « Meurtres dans la rue d’Auseil, ou les « je » interdits de Lovecraft ». Passons sur le jeu de mots laid du titre… L’idée est que l’emploi très poesque de narrateurs non fiables par Lovecraft (car fous… ou menteurs ?) offre une grille de lecture dans laquelle le Mythe et ses différents aspects ne servent que de couverture pour masquer un meurtre perpétré par celui qui raconte. L’idée n’est pas inintéressante, et me paraît effectivement productive dans quelques (rares) cas. Mais en faire à peu de choses près une grille de lecture applicable à l’ensemble de la fiction lovecraftienne me paraît gonflé, et pas du tout convaincant (d’autant que cette théorie conduit à évacuer le « surnaturel » pour faire du « fantastique » de Lovecraft un système reposant sur l’ambiguïté ; or j’ai toujours été gêné par cette vision du fantastique, qui me paraît bien réductrice – voyez par exemple ici).

 

On passe alors à l’excellent, comme toujours, Michel Meurger pour « Lovecraft et l’imaginaire scientifique : la « weird science », de 1926 à 1931 ». Une fois de plus un article d’une grande érudition, venant compléter les deux volumes des « Cahiers d’études lovecraftiennes » (hop et hop) ; et, décidément, à l’instar de l’auteur, c’est bel et bien de la science-fiction ou au moins de la « weird science » que je vois le plus souvent dans l’œuvre lovecraftienne, dimension qui paraît faire tache dans ce colloque axé sur la notion de « fantastique ». Vieux débat, qu’on pourra juger stérile, mais Nébal a dans l’ensemble choisi son camp, camarades…

 

« Mythe et métamorphose » d’Elsa Grasso est un article assez complexe, s’intéressant notamment à la figure de Pan et à la terreur panique chez Machen et Lovecraft ; intéressant, même si j’avoue ne pas en avoir forcément retenu grand-chose (mais il est vrai que…).

 

Jean-Pierre Picot livre ensuite « Randolph Carter, frère d’Ulysse l’avisé et de Sindbad le marin ». C’est à nouveau une lecture « audacieuse », parfois sans doute exagérée, mais assez intéressante.

 

On passe alors à « La Gémellité et le double monstrueux du moi : deux exemples du double lovecraftien » de William Schnabel. J’avoue n’avoir guère été convaincu… mais je préfère réserver mon jugement pour la lecture de l’ouvrage de l’auteur consacré à la thématique du double, donc.

 

Gilles Menegaldo revient avec « Le Méta-discours ésotériste au service du fantastique dans l’œuvre de H.P. Lovecraft ». Le titre est assez éloquent, et le sujet a été abondamment traité (mais la synthèse reste intéressante). Notons juste, à nouveau, que l’on parle ici de « fantastique »…

 

Jean Marigny poursuit sur cette thématique avec « Le Necronomicon ou la naissance d’un ésotérisme fictionnel » ; pas vraiment d’intérêt pour autant que je m’en souvienne…

 

Suit un très gros morceau, de loin le plus long article de ce volume, avec « Le Thème de la décadence chez C.A. Smith et R.E. Howard » de Lauric Guillaud. Très intéressant,et cela ne fait que confirmer qu’il est temps que je me mette sérieusement à Clark Ashton Smith…

 

Jean Marigny revient en vitesse (et aurait peut-être pu s’en passer…) pour « Robert Bloch et le Mythe de Cthulhu », article qui m’a paru bien approximatif et plus qu’à son tour critiquable (l’éloge de Retour à Arkham est assez impayable…).

 

On aborde ensuite la thématique cinématographique, d’abord avec Jean-Louis Leutrat et « Lovecraft et le cinéma ». Bref, mais pas inintéressant. Le même auteur livre ensuite « L’Égypte et le cinéma dans l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft », article un peu fait de bric et de broc, passionnant quand il traite véritablement de Lovecraft, mais largement hors-sujet ensuite…

 

On reste dans le hors-sujet cinématographique avec « Cinéma de la peur, cinéma de l’inconnu : de l’indicible à l’écran (la malédiction de Freaks) » d’Isabelle Viville, qui s’intéresse donc essentiellement au célèbre film de Tod Browning (dont je ne savais pas qu’il avait été si mal accueilli à l’époque). C’est tout à fait intéressant, mais, en dépit des contorsions de l’auteur, on se demande franchement ce que ça vient faire là.

 

Philippe Rouyer livre enfin « Hommages et pillages. Sur quelques adaptations récentes de Lovecraft au cinéma », article nécessairement obsolète qui s’intéresse d’abord (sans doute trop brièvement) aux cas de Stuart Gordon et Brian Yuzna, avant de livrer une critique à juste titre enthousiaste de L’Antre de la folie de John Carpenter.

 

Et le colloque de s’achever sur une « Table ronde. Lovecraft et sa réception en France ». Le sujet m’intéresse grandement (voyez ici), mais cette conversation, qui n’en traite finalement que par la bande ou presque, ne m’a guère paru enrichissante, si l’on excepte quelques données « chiffrées » de Jacques Goimard (on passera sur son éloge déconcertant des abjectes lovecrafteries de Brian Lumley…), et, bien sûr, les interventions toujours pertinentes de Michel Meurger (mais je suis un petit fan).

 

L’ouvrage, gros et dense, contient donc comme de juste un peu de tout, de l’excellent au franchement passable, et souffre à mon sens de quelques partis-pris un brin dommageables (notamment, donc, en insistant sur la notion de « fantastique », ce qui ne pose pas forcément problème, mais surtout en évacuant presque totalement celle de « science-fiction », ce qui est autrement gênant). Mais il constitue à n’en pas douter une référence pour l’exégèse française contemporaine de l’œuvre lovecraftienne. En ce sens, il remplit parfaitement sa mission, et constitue une lecture indispensable pour qui s’intéresse au Maître de Providence et a envie d’approfondir le sujet.

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