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"H.P. Lovecraft le dieux silencieux", de Didier Hendrickx

Publié le par Nébal

H.P.-Lovecraft-le-dieu-silencieux.jpg

 

 

HENDRICKX (Didier), H.P. Lovecraft le dieu silencieux, Lausanne, L’Âge d’homme, coll. Revizor, 2012, 173 p.

 

Un énième essai sur Lovecraft, moi, je ne crache pas dessus a priori. Francophone qui plus est. Alors bon. Sauf que – pour des raisons plus ou moins valables sans doute, je veux bien l’admettre – ce Dieu silencieux du Belge Didier Hendrickx m’a très vite quelque peu hérissé le poil… et au final, j’ai eu l’impression, au mieux, de perdre mon temps à la lecture de cet ouvrage pourtant pas bien épais.

 

L’essai s’ouvre sur cette déclaration tonitruante et un brin naïve, pour ne pas dire arrogante : « « Il n’a pas pris une ride », ai-je pensé en achevant la lecture de mon mémoire de fin d’études universitaires sur Howard Phillips Lovecraft. » Qu’on me permette d’en douter… Si le mémoire originel a semble-t-il été retravaillé malgré tout, on décèle vite bien des aspects témoignant d’une lecture au mieux hâtive du Maître de Providence. Je passerai charitablement sur le fait que cet essai ne se fonde que sur des publications francophones (après tout, c’est le cas d’autres tout à fait fréquentables… mais pour une publication de 2012, ça me paraît tout de même un peu limite). Mais j’avoue avoir fait un bond de dix mètres (ou peu s’en faut) quand j’ai lu la présentation du « Mythe de Cthulhu » par l’auteur, laquelle, bien loin de correspondre à la substance réelle du « Mythe de Lovecraft » (à l’existence douteuse, rappelons-le), emprunte en fait à August Derleth, avec ses dieux « bons » et « mauvais », etc. ; ce qui revient à entamer cette lecture par un contresens tout de même assez fâcheux… Je passerai aussi, même si ça me démange, sur la bête attaque de l’auteur contre les jeux inspirés de Lovecraft (j’imagine que c’est bien le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu, pour l’essentiel, qui est dans sa ligne de mire) ; même si c’est sans doute là une nouvelle preuve d’ignorance plus qu’autre chose, à mon sens, mais bon… Le problème, c’est qu’à chaque page ou presque, j’ai tiqué sur des analyses ou qualifications à l’emporte-pièce du même tonneau (à cinq pattes) ; pour s’en tenir à la seule biographie de Lovecraft, la perpétuation du mythe du « reclus de Providence » est quand même pour le moins gênante, maintenant que l’on en sait un peu plus sur la réalité de son quotidien ; quant à le qualifier, en une occasion, de « Victorien » (si, si), c’est une nouvelle fois un contresens navrant…

 

Mais passons. Tout cela donne une impression d’approximation – sans doute tolérable pour un vieux mémoire de fins d’études, moins toutefois pour une publication en volume de 2012 – mais l’auteur pourrait malgré tout avoir des choses intéressantes à dire. Après tout, la « lecture » de Michel Houellebecq, par exemple, n’est elle-même pas exempte de ces défauts, ce qui ne m’empêche pas de l’apprécier énormément…

 

Didier Hendrickx entend donc nous parler ici pour l’essentiel de deux choses fortement intriquées : l’impossibilité de la communication dans l’œuvre de Lovecraft (voire dans sa vie, sauf que l’on sait aujourd’hui ce qu’il en a été réellement), et la dégradation des structures mythiques dont elle témoigne. Ce qui pourrait, à vue de nez, être intéressant, et constituer un angle d’approche relativement original.

 

Mais non.

 

Parce que l’ouvrage, une fois de plus, souffre énormément de problèmes de méthode, sans doute. Ainsi, il est pour une bonne part constitué d’une litanie (très lovecraftienne, probablement) d’exemples piochés ici ou là, et balancés à tire-larigot, qui s’arrêtent cependant au stade de la paraphrase. Tant pis pour l’analyse, laquelle, dès lors, ne peut plus guère que s’arrêter au mieux aux lieux communs, au pire aux contresens témoignant d’une lecture superficielle. Du coup, aussi intéressante la problématique soit-elle, Didier Hendrickx ne parvient jamais (ou presque : le chapitre sur les réminiscences de l’enfance et sa valeur de refuge est à peu près correct) à questionner pertinemment l’œuvre et l’homme ; et le Nébal de s’ennuyer, quand il ne s’arrache pas les cheveux.

 

Et s’il est une dimension de ce Dieu silencieux qui a plus particulièrement entraîné ce second effet, c’est – j’entends déjà les quolibets – la manie passablement pénible de l’auteur de s’approprier l’œuvre lovecraftienne et sa philosophie sous-jacente (telles qu’il les comprend, cela va sans dire) pour balancer régulièrement, au détour d’un paragraphe, de consternantes saillies franchement réactionnaires, au nom de « l’objectivité » et de la lutte (bien entendu…) contre le « politiquement correct ». En découle, même avec des pincettes pour les sujets les plus glissants, une véritable apologie du conservatisme lovecraftien, et même de sa tendance à la réaction au sens strict, qui, à l’occasion, pue quand même un peu du zboub (mais, ainsi que vous le savez peut-être, votre serviteur est un vilain libéral, et donc foncièrement « politiquement correct »…). Le « melting pot », notamment, le « multiculturalisme » en d’autres termes, est ainsi impitoyablement stigmatisé, au nom d’une défense de « l’identité » (terme douloureux) et de la tradition. C’est, aux yeux du Nébal, très pénible – bien plus que les abominations que Lovecraft lui-même pouvait balancer il y a de ça pas mal de temps tout de même –, et parfois proche du délire surréaliste (voir les passages sur la France et plus encore le catholicisme, c’est très rigolo). Citons le dernier chapitre (« Enracinement et identité »…) :

 

« A contrario, les nations européennes ont brusquement renoncé à leur unité culturelle, à leurs formidables fondements pagano-chrétiens désormais soumis aux saccages d’une nomenklatura sidérée par le dogme multiculturel et la promotion du métis, iconolâtrie aux relents de totalitarisme [sic !]. Il est difficile de prédire à quoi les transformations en gestation vont aboutir. L’inventaire des dégâts présents a déjà été dressé par des universitaires et des essayistes : négation et réécriture de l’histoire, muséification du patrimoine artistique, communautarisme, effacement de la culture chrétienne, destruction des anciennes classes traditionnelles, individualisme, nouveaux obscurantismes religieux, déclin démographique, novlangues, etc. »

 

Je m’arrête là. Je voulais en citer davantage, mais je n’ai pas de seau à portée pour y vomir tout ce que cette diatribe parano-faf m’inspire.

 

Bref : un essai au mieux dispensable, au pire puant, dans tous les cas approximatif. En langue française, si l’on doit s’en tenir là, on préfèrera largement les essais de Maurice Lévy, Michel Houellebecq et Cédric Monget, par exemple. Et celui-ci, on le laissera à sa place : dans la poubelle.

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