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"I Am Providence", de S.T. Joshi

Publié le par Nébal

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JOSHI (S.T.), I Am Providence. The Life and Times of H.P. Lovecraft, New York, Hippocampus Press, [1996, 2010] 2013, 2 vol., X + 1148 p.

 

Ayé. Il y aura fallu du temps, du sang, de la sueur et des larmes, mais je suis enfin venu à bout de I Am Providence, version « augmentée » de H.P. Lovecraft: A Life, qui constitue sans doute à l’heure actuelle, non pas la biographie « définitive » du Maître de Providence (qui sait ce que Joshi ou d’autres nous réservent encore ?), mais bien la plus complète que l’on puisse pour le moment concevoir.

 

Ce livre est un monstre. Ces plus de 1000 pages en deux volumes resserrés contiennent une somme d’informations inégalée, se rapprochant autant que possible – toujours en fonction de ce qui est connu à l’heure actuelle, hein – de l’exhaustivité. C’est que ça va très, très loin. On a l’impression, au fil des pages, de vivre avec Lovecraft au jour le jour. Le moindre détail de son emploi du temps semble consigné avec une frénésie vorace par Joshi, qui paraît capable de dire précisément ce que son sujet faisait à tel jour et telle heure, ce qu’il avait mangé la veille, combien ça lui avait coûté et si sa digestion était bonne (je n’exagère pas, ou à peine). On pourrait, dès lors, craindre le pensum… Mais non : tout cela est passionnant de bout en bout, et constitue une somme remarquable d’intelligence (dans tous les sens du terme).

 

Il faut dire que le sujet a de quoi fasciner. Lieu commun : si l’on ne fera pas de Lovecraft quelqu’un dont la vie à proprement parler est aussi extraordinaire que son œuvre (même s’il s’en est trouvé pour prétendre qu’il fut lui-même « sa plus grande création »), à l’instar d’un Philip K. Dick, disons (voyez Invasions divines de Lawrence Sutin, par exemple), ou encore d’un Sade (je suis sûr qu’il aurait adoré cette comparaison…), on accordera sans peine que sa personnalité hors-normes a généré, de même que son œuvre, un enthousiasme démentiel, proche du culte (eh). Et votre serviteur plaide coupable : je suis de ces grouillots en adoration extatique devant HPL (comme je le suis, pour évoquer d’autres auteurs à la vie relativement « paisible », devant Flaubert ou Kafka). Non que « j’aime » à proprement parler le personnage (dont bien des aspects me débectent encore, quand bien même, au fil des pages, on ne peut que se prendre de sympathie pour cet énergumène à la face lunaire), mais voilà : je veux le comprendre. Et Joshi est un très bon guide à cet effet ; quelqu’un qui, sans aller jusqu’à l’adoration inconditionnelle, loin de là (il est parfois un critique assez cinglant, notamment en ce qui concerne la polésie, mais aussi certaines nouvelles que j’apprécie énormément pour ma part), aime néanmoins profondément Lovecraft, lui, et qui sait trouver les mots pour aller au cœur de ce qu’il fut et de ce qu’il écrivit. Et I Am Providence constitue ainsi le compagnon idéal pour tout lovecraftien, permettant d’approcher au plus près l’homme, sa vie, son œuvre, et tout ce qui s’ensuit.

 

C’est toutefois un livre qui fait peur : dès les premières pages, le lecteur se voit bombarder d’informations généalogiques pointilleuses, remontant aussi loin que possible. Aussi commence-t-on bien avant la naissance d’HPL en 1890. Ce qui permet d’appréhender son milieu – celui d’une bourgeoisie WASP plutôt aisée –, de comprendre, du coup, certains aspects idéologiques du personnage, et d’entrevoir la chute à l’horizon, Lovecraft acquérant sur le tard tous les traits d’un déclassé, réduit quasiment à la misère.

 

Lovecraft est à n’en pas douter un enfant précoce, et – évacuons d’emblée la « légende noire » – son enfance est idyllique. Si sa santé fragile ne lui permet pas de suivre un parcours scolaire « normal », et si des drames entachent bientôt ses premières années (la mort de son père, la folie de sa mère, la mort de son grand-père Phillips, qui précipitera la ruine de la famille), HPL est néanmoins alors un enfant somme toute bien dans sa peau, qui a des amis (si), et fait des trucs de gamin « normal » ; mais pas que : il se tourne ainsi très vite vers l’écriture, notamment de polésie (avec sa fascination de « païen romain » pour les humanités, puis pour le XVIIIe siècle anglais – l’époque dans laquelle il se reconnaissait le plus, ce satané réactionnaire, voir la célèbre illustration de Virgil Finlay le représentant en perruque) et d’essais « scientifiques » (même si les guillemets peuvent être enlevés assez rapidement en ce qui concerne notamment l’astronomie : adolescent, il livre des chroniques régulières à des journaux locaux) ; quelques fictions, aussi, mais c’est loin de constituer l’essentiel de son travail (et, à vrai dire, cela restera vrai par la suite, même si c’est bien sa fiction qui lui vaudra une célébrité posthume ; mais, en regard notamment de son ébouriffante correspondance, c’est peanuts).

 

Mais voilà : « L’âge adulte, c’est l’enfer. » On ne se livrera pas ici à de la psychanalyse de comptoir ; on se contentera simplement de noter que, au sortir de l’adolescence, rattrapé par les drames familiaux, Lovecraft craque, et sombre dans la dépression nerveuse ; pendant quelques années, il sera effectivement le « reclus de Providence » de la légende (et il en jouera, d’ailleurs).

 

Ce qui sauvera Lovecraft – et permettra à terme l’émergence de son œuvre si singulière –, c’est le « journalisme amateur ». Et là j’ai envie, d’ores et déjà, de féliciter Joshi : j’ai l’impression, avec I Am Providence, de comprendre enfin ce qu’était ce « journalisme amateur », ce qu’il impliquait, en quoi il consistait au juste, quelles étaient ses tendances, ses dissensions, etc. Lovecraft, membre tout d’abord de l’UAPA – rivale de la NAPA qu’il rejoindra néanmoins plus tard –, se lance à fond dans cette activité, que ce soit au travers de son propre Conservative (titre éloquent…) ou des publications de ceux qui ne tardent pas à devenir ses amis (correspondants tout d’abord, et certains ne seront que cela toute sa vie, mais d’autres, plus nombreux, rencontreront notre héros en chair et en os ; c’en est bientôt fini du « reclus »). Pour le moment, il s’agit encore essentiellement pour lui de livrer de la polésie (médiocre, au mieux ; Lovecraft, et il en sera bientôt conscient, est un obsédé – compétent – de la métrique, mais ne brille guère sur le plan des images et de l’émotion) et des essais (notamment « politiques » ; surtout au sens des rivalités du monde du « journalisme amateur », à vrai dire, où Lovecraft n’hésite pas à polémiquer) ; la fiction ne viendra que tardivement.

 

Mais elle viendra, enfin (ou reviendra, plutôt), et ce sera résolument dans le genre « weird » (j’ai envie de préférer ce terme à celui de « fantastique », plus flou et pas forcément si juste que ça en ce qui concerne Lovecraft – a fortiori si l’on se tourne vers la fin de sa carrière, qui s’ancrera davantage dans la science-fiction, malgré tout le mal que l’intéressé a pu en dire). Des textes qui lui vaudront bientôt l’admiration de ses confrères. « Dagon » est à n’en pas douter une étape majeure : préfigurant déjà l’horreur cosmique des « grands textes » ultérieurs, cette nouvelle, qui sera plus tard sa première publication en pulp, dans Weird Tales, lui offre déjà l’occasion d’exposer sa conception du genre, et même sa philosophie (voir les lettres composant In Defence of Dagon, reprises en français dans Lettres d’Innsmouth : « cosmicisme », « indifférentisme » plutôt que « pessimisme » à proprement parler, matérialisme mécaniste, athéisme).

 

C’est par le « journalisme amateur », donc, que Lovecraft va rencontrer ceux qui deviendront ses admirateurs autant qu’amis. Et parmi eux, horreur glauque, une femme, Sonia. Juive d’origine russe et divorcée, tout pour plaire à notre conservateur vaguement « puritain », résolument raciste et antisémite (depuis longtemps, ça). Forcément (aha), ils se marient. Et Lovecraft de partir s’installer à New York, où il retrouve bon nombre de ses amis. Dans les premiers temps, c’est le paradis sur terre : cette fois, c’est sûr, Lovecraft n’a plus rien d’un reclus ; époux certes peu attentif, il passe son temps avec le « gang », à multiplier les réunions nocturnes et les promenades interminables. Tout va bien. Ou presque. Car Sonia perd son emploi, et Lovecraft n’en trouve pas (au cours de sa vie, il ne gagnera guère que ce que ses publications dans les pulps lui rapportent, c’est-à-dire franchement pas grand-chose, et, surtout, même si le montant est là aussi dérisoire, ce que lui rapportent ses travaux dits pudiquement « de révision », quand il s’agit parfois clairement de faire dans le « ghost writing », terme que Lovecraft devait apprécier, mais pour ma part – eh eh – je dirais plutôt « nègre »). Les tourtereaux, qui n’étaient sans doute pas aussi proches que les jeunes mariés traditionnels, s’éloignent de plus en plus. Et Lovecraft supporte de moins en moins New York ; c’est peu dire : il en vient à haïr littéralement cette nouvelle Babylone, incarnation du melting pot… Sonia part chercher du travail dans le Midwest, Lovecraft reste un temps… puis saisit la première occasion de retourner à Providence. Le divorce, un peu plus tard, ne sera qu’une formalité.

 

Et c’est alors que Lovecraft va commencer à écrire ses plus grands textes. Nouvelle étape fondamentale, asseyant une bonne fois pour toutes sa philosophie et dessinant les orientations de son œuvre ultérieure : « L’Appel de Cthulhu », bien sûr. Nouvelle dont on fait la pierre de touche du prétendu « Mythe de Cthulhu » (appellation derlethienne que Joshi tend à rejeter, acceptant tout au mieux de parler de « Mythe de Lovecraft » – voir Qu’est-ce que le Mythe de Cthulhu ?, par exemple)… Et les grands textes de s’enchaîner, dès lors (même si Joshi, donc, se montre parfois très réservé – voyez par exemple comment il massacre « L’Abomination de Dunwich »…). Des textes qui lui vaudront une certaine estime, mais ne lui ouvriront pas nécessairement les portes des pulps – Farnsworth Wright se montre plus qu’à son tour réticent, et les lecteurs de Weird Tales ne se montrent pas toujours convaincus, loin de là –, et encore moins celles de la publication en volume. Peu importe : Lovecraft, qui développe toute une esthétique à cet égard, écrit pour lui, na. Et il écrit des chefs-d’œuvre, de plus en plus singuliers.

 

Lovecraft ne fait pas qu’écrire, cependant : il n’est définitivement pas le « reclus de Providence » de la légende ; ainsi, il voyage énormément, quand bien même c’est souvent pour revenir aux mêmes endroits (comme Charleston, ou, trois fois, Québec – sa seule incursion en-dehors des États-Unis). Il rend visite à des amis, des amis lui rendent visite – même s’il ne rencontrera jamais, notamment, Clark Ashton Smith, Robert E. Howard et August Derleth. Il connaît la misère, mais se contente de peu, et on ne saurait voir en lui le dépressif de sa grande crise post-adolescente. Cordial, enjoué, profondément sympathique, il voit sa pensée évoluer, aussi – notamment sur le plan politique : séduit un temps par le fascisme, il développe sa propre idéologie, mêlant « socialisme modéré » (le conservateur républicain se rallie à Roosevelt et au New Deal) et net penchant pour l’aristocratie (mais certainement pas la ploutocratie).

 

Lovecraft meurt en 1937, d’un cancer, quasiment inconnu. Et ce n’est qu’après sa mort qu’il atteindra à la célébrité. Derleth, bien que n’étant pas l’exécuteur littéraire de Lovecraft, prend les choses en main, pour le meilleur et pour le pire : Joshi se montre (à bon droit) très sévère à son égard, notamment pour sa dénaturation de l’œuvre et de la philosophie lovecraftiennes, avec le « Mythe de Cthulhu » copyrighté et sa cohorte de tâcherons qui tentent de « faire du Lovecraft » à grands renforts de déités imprononçables et manichéennes et de livres maudits (phénomène déjà enclenché du vivant d’HPL, qui aimait bien emprunter et se faire emprunter, mais qui dégénère vite). Pourtant, j’ai quand même envie de célébrer en Derleth l’homme qui a fait connaître Lovecraft (Joshi semble penser que, sans l’intervention précipitée de Derleth, Lovecraft aurait pu connaître malgré tout la célébrité, et dans le mainstream, mais, personnellement, j’en doute) ; une sorte de Max Brod, quelque part (pourquoi pas ?). Quoi qu’il en soit, Lovecraft deviendra à titre posthume le géant que l’on sait ; et génèrera le culte dont je parlais au tout début, la boucle est bouclée.

 

Ce résumé fort succinct ne saurait bien évidemment remplacer la lecture de ce monstre d’érudition qu’est I Am Providence, et n’entend qu’en dresser les grandes lignes, telles que j’ai pu les ressentir (ce qui n’exclut pas des erreurs d’interprétation, donc). Mais sans doute fallait-il en passer par-là. Quoi qu’il en soit, I Am Providence est une biographie aussi passionnante que pointilleuse ; tout amateur de Lovecraft désireux de véritablement se renseigner sur son auteur de prédilection ne saurait faire l’impasse sur ce texte. Et ressentira peut-être, comme moi, cet étrange phénomène d’identification avec Lovecraft… Car la sympathie, dans tous les sens du terme, est une donnée fondamentale de la biographie de S.T. Joshi.

 

Je me suis pour ma part régalé à la lecture de ces deux gros volumes, même s’il m’en a coûté. Et, si vous aimez Lovecraft, je ne peux que vous engager à les lire à votre tour : c’est là une somme pour l’instant inégalée, fascinante et intelligente, un vrai modèle du genre.

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Bidibulle 22/07/2013 23:59

On aurait gardé la Louisiane, le Quebec, l'Afrique de l'Ouest et le Maghreb, on l'aurait le grand marché qu'il faut pour avoir des traductions dignes.

Voilà à mon avis la seule justification valable du colonialisme. Par contre, c'est difficile à vendre à l'UMP ou au FN.

Nébal 23/07/2013 16:15



Rhôôôôô ! Bidibulle !



Albumine Tagada 11/07/2013 16:04

Oui, vous avez raison. Aucun éditeur ne peut se permettre ce risque (surtout en ce moment). On peut rêver d'un kickstarter éditorial, mais les 500 financeurs potentiels dont vous parlez ne risquent
pas de payer les frais de traduction. Dommage...

Nébal 11/07/2013 19:23



Dommage, oui.


 


C'est pour ça que j'ai fini par me résoudre à le lire en VO...



Gérard Klein 10/07/2013 17:06

Hélas parce que c'est gros qu'il y faudra:"du temps, du sang, de la sueur et des larmes"et que je sors à peine de Dick.

Quant à une traduction… C'est un coup ou un coût de 20 à 25 000€ de traduction, avec une vente probable de 500 exemplaires.

Albumine Tagada 10/07/2013 13:56

Pourquoi hélas ?
D'ailleurs, il serait bon qu'on traduise cette somme en français, histoire d'opposer un travail manifestement sincère à l'étonnante et parfois scandaleusement sournoise bio réalisée par Sprague de
Camp (Lovecraft : le roman de sa vie ou quelque chose du genre). Je ne sais pas si l'ami Nébal l'a eu entre les mains, celle-là, mais elle vaut son pesant de tentacules.

Nébal 11/07/2013 19:22



J'ai la bio de L. Sprague de Camp, mais je voulais lire celle-ci d'abord. Je vais bientôt pouvoir juger du pesant de tentacules.



Gérard Klein 09/07/2013 19:28

Hélas, je suis tenté.