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"Intrabasses", de Jeff Noon

Publié le par Nébal

Intrabasses.jpg

 

 

NOON (Jeff), Intrabasses, [Needle in the Groove], traduit de l'anglais par Marie Surgers, bande originale du livre par David Toop, [s.l.], La Volte, [2000] 2014, 208 p.

 

 

 

Tracklist :

01 – door code /

02 – scorched out for love

03 – bass instructions #1

04 – heavy on the download

05 – glamourboys parade

06 – plugged in total

07 – bass instructions #2

08 – dubbed out for love

09 – the kiss

10 – the kiss (recorded)

11 – bass instructions #3

12 – vibegeist

13 – smoked out for love

14 – bass instructions #4

 

Bon, ce n'est plus un secret, hein : j'adore Jeff Noon. Depuis ma lecture enthousiaste de Pixel Juice, et malgré une petite déconvenue sur son roman le plus culte, Vurt, je ne cesse de clamer mon intérêt pour le génial auteur mancunien. Et je guettais cet Intrabasses depuis un moment (sous le titre Needle in the Groove, certes pas évident à traduire) ; je me suis précipité dessus à sa sortie, même si je n'ai trouvé le temps de le lire que ces derniers jours. Et, mazette...

 

Noon, quoi.

 

Dans Intrabasses, Noon (joie!) parle de musique. Et plus particulièrement (re-joie!) de la musique de Manchester (pardon : Madchester ; révisions  ici, par exemple). Intrabasses est en effet une ode à la scène mancunienne, pour le meilleur et pour le pire, et balaye toute son histoire, du skiffle à la dance en passant par le glam et le punk. Le roman est semé d'allusions, ne serait-ce que dans la topographie mancunienne : on évoque très tôt un Ian Curtis Boulevard, et toute la ville est parsemée de semblables rues musicales.

 

Mais resserrons le point de vue. Intrabasses nous est narré par Elliott, un bassiste (cool) de 24 ans, qui a connu quelques problèmes de came et se perd à jouer pour de mauvais groupes de rhythm n' blues dans les pubs mancuniens. Un enfant du rock (littéralement), cependant, qui est repéré un soir par Donna, chanteuse noire jeunette qui lui propose de tenter l'expérience Glam Damage : un vrai groupe, quoi. Elliott opine, et rencontre ainsi deux autres zozos plus difficiles à vivre, la DJ Jody, sans doute géniale, en tout cas très engagée dans ce qu'elle fait, mais avec un caractère de cochon, et le batteur 2spot, excellent dans sa partie mais foncièrement déconcertant ; on le devine vite méchamment névrosé, et apprend qu'il est le rejeton d'une impressionnante dynastie musicale. Ah et puis, il y a le chat, Gallagher (Noël ou Liam?).

 

Intrabassesse concentre sur l'enregistrement de deux morceaux, « Cramé d'amour » et « Vibegeist » (lequel fait environ 17 minutes 30, comme  ce morceau génial, et je ne crois pas que ce soit un hasard, mais j'hallucine peut-être). De la pop qui fait danser tout en expérimentant intelligemment (chouette !). Et Elliott retrouve le groove en plaquant sa quatre cordes sur le kaléidofunk du Damage. Il retrouve la musique. Il l'a bientôt dans les veines. Un diamant dans les veines...

 

Car le Damage use et abuse d'un nouveau procédé d'enregistrement et de remixage, révolutionnaire, génial et fou, qui rend la musique liquide. Et qui en fait – littéralement – une drogue, aux effets déconcertants...

 

Je ne peux pas en dire plus quant à la trame, il faut la découvrir par soi-même. Mais c'est beau et puissant.

 

Mais j'ai adoré, bordel. Un roman vraiment impressionnant, qui expérimente à bon escient, fout une sacrée baffe dans la gueule, et tétanise d'admiration. Saluons au passage le boulot impeccable de la traductrice Marie Surgers, qui a dû se prendre quelques suées en officiant...

 

Dans Intrabasses, Noon parle donc de musique. Ce qui est à mon sens très, très difficile. Et il fait ça remarquablement bien. Un extrait valant mieux qu'un long discours, voici, par exemple :

 

« et puis / soudain / je m'entends qui déboule / de nulle part, la basse lancée si forte, si profonde / elle engloutit la salle / BANG ! allez, encore, allez / BANG supersonique ! la piste crie sous le choc / le sang palpite en rythme fluide / puis 2spot, batterie distordue, se joint au mix / comme une crise d'angoisse, batterie folle, pouls électrique / fend l'air / l'ouvre en grand / et ça les chope, juste quelques-uns / quelques danseurs courageux, inconscients qui osent trouver un filon dans le bruit / parce qu'il a un beat rien qu'à lui, et il y a ce piège, notre subterfuge / le rythme caché / au fond, au fond, au fond du fond / où dansent les danseurs solitaires, ils se rencontrent sous l'œil exigeant de la foule / mais répandent un virus contagieux / ça devient un show, une performance, une parade de l'étrange

 

« quelque chose dont seuls certains sont capables / et donc un code d'abord

 

« une espèce de cercle se forme / des inconnus au rire triste, réduits à regarder / ces membres qui bougent en tout sens / ces genoux et ces hanches désarticulés puis figés / et le lent mouvement des pieds, comme une coulée de mathématiques sur le dancefloor / diagrammes de flux qui ne suivent pas le rythme mais les fréquences/

 

[...]

 

« une autre personne entre dans le beat / et une autre, une autre / pour emplir la piste d'un amour jamais pur

 

« bon dieu, quand tous les enfants brisés apprennent à danser »

 

Je suis béat d'admiration. « Bon dieu, quand tous les enfants brisés apprennent à danser », je dis rhaaa.

 

 

Allez, encore !

 

« BRANCHE-MOI, OVERDOSE VIBEGEIST

 

« est-ce que vous vous êtes déjà défoncé / déjà / vous avez été drogué, camé, dansé, embrassé / et avez-vous eu le cœur tremblant, le sonic beat du sang drogué au baiser pop qui danse / et ces baisers, étaient-ce des baisers de percussions dopées / comme des fréquences de popdance électrique / comme des carillons d'insectes / comme un chatoiement shooté / baiser pop, passion de basse liquide en baiser batterie / et avez-vous déjà embrassé une drogue, dansé une drogue / déjà / vous l'avez déjà fait, là c'est un rendez-vous en musique / un mix au sang / où le beat est à un sillon, à une veille de l'aiguille tendue / des nuages de dance affluent, nuages d'étincelles, baisers de batterie / et votre basse, déjà, capturée de nuages, amollie, toutes les notes injectées dans les veines / grimper dans le mix en rythmes orbitaux / pour flotter dessus, loin, dans les vagues de son jaillies des enceintes / et enfin, tomber / et dans la chute, entendiez-vous les voix / voix de batterie, distantes, presque tout au bord du mix / était-ce un dub murmuré, un chuchotement / perdu depuis longtemps et jamais retrouvé / la voix fantôme que toute votre vie vous entendiez presque à moitié / le fantôme à quatre cordes / enfin, enfin joué

 

« ce genre de choses, ça vous est déjà arrivé ?

 

« vous êtes-vous déjà trouvé une drogue / comme je m'en suis trouvée / je me suis trouvé une dope de danse baisers pop, cramé jusqu'au fond / avec les quatre cordes qui s'enflamment une à une

 

« jusqu'à »

 

Voilà. Moi, je trouve ça splendide, comme un long poème en prose. Un vrai.

 

Mais Intrabasses ne fait pas que parler (superbement) de musique. C'est aussi, au-delà, une histoire d'héritage et de lourd passé, qui plonge littéralement dans le temps et l'histoire de la scène mancunienne pour nous en livrer d'édifiants tableaux. Et puis il y a tout ce qui va avec, et notamment la drogue, l'amour («  Ever Fallen in Love »...) et la mort. Et, du coup, c'est un roman très subtil dans son approche de ces thématiques aussi rebattues que délicates, et qui se montre véritablement émouvant. Incroyablement poignant. Carrément bouleversant. Je crois, à vrai dire, que cela faisait un bail que je n'avais pas lu quelque chose d'aussi fort...

 

Un roman stupéfiant, quoi.

 

(Aha.)

 

Et puis il y a la cerise sur le gâteau : la bande originale du livre par David Toop. Quand j'ai appris que le roman serait accompagné de ce CD, j'ai été plus qu'aguiché, et ma curiosité méchamment attisée. Car je connais un peu David Toop. Pas tant pour sa musique à proprement parler – même si j'en avais écouté quelques trucs fort intéressants ici ou là, non, là – que pour sa manière d'en causer : j'avais en effet lu (et je vous le recommande) son passionnant essai Ocean of Sound, essentiellement consacré à l'ambient, et m'en étais régalé. La bande originale de Needle in the Groove, du coup, ne joue pas la carte pop / dance du Glam Damage. On lorgne bien plus ouvertement sur l'ambient, justement, et la musique expérimentale plus largement, avec pas mal de glitch. C'est très intéressant, et constitue une bande originale parfaitement appropriée, sur laquelle vient se coller la voix étrange et séduisante de Jeff Noon himself. Oui, une très jolie cerise sur le gâteau.

 

Et qui ne fait que confirmer mon impression ultra positive quant à l'intérêt d'Intrabasses. Ce n'est probablement pas un roman facile d'accès, et il ne parlera probablement pas à tout le monde. Mais je l'ai adoré. Si vous aimez Noon, tentez l'expérience ; si vous aimez la musique mancunienne, tentez l'expérience ; si vous aimez les deux, comme votre serviteur, jetez-vous dessus, et plus vite que ça !

 

EDIT : Gérard Abdaloff en dit vach'ment plein du bien ici.

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Alias 01/12/2014 13:42

Ça me tente méchamment.

Question: as-tu lu la BD "Perkeros", dans un style très proche?

Nébal 02/12/2014 07:12



Nope, connaissions point, je l'notions, merci.