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"Juvenilia", de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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LOVECRAFT (H.P.), Juvenilia. 1895-1905, edited by S.T. Joshi, introduction by S.T. Joshi, West Warwick, Necronomicon Press, 1984, 40 p.

 

Bon d’accord. J’avoue : là, c’est quand même un peu de la perversion. Mais que voulez-vous : on est un petit fan, ou on ne l’est pas…

 

On sait que Lovecraft était un enfant passablement précoce, qui s’est très tôt mis à écrire, dans des domaines très variés : articles scientifiques (qui ne figurent pas ici), nouvelles diverses et poésie. Ces Juvenilia reprennent des textes composés par H.P. Lovecraft entre 1895 (ou, semble-t-il en fait, 1897) et 1905, soit quand l’auteur avait entre 7 et 15 ans. On y trouve toutes les nouvelles et poésies de cette époque qui ont survécu (une bonne partie, la majeure sans doute, a disparu, probablement détruite par Lovecraft lui-même ; ce serait sa mère qui aurait sauvé la plupart des textes qui figurent ici), à l’exception de « The Beast in the Cave », nouvelle de 1905 témoignant d’une maturité plus importante, et dès lors plus connue et reprise ailleurs. On y trouve donc quatre nouvelles (« The Little Glass Bottle », « The Secret Cave », « The Mystery of the Grave-Yard » et « The Mysterious Ship »), et plusieurs œuvres poétiques de taille variable.

 

Ce qui frappe à cet égard – et c’est rien de le dire, le contraste est stupéfiant –, c’est, étrangement eu égard à la suite de la carrière littéraire de Lovecraft, l’incroyable précocité dont il fait preuve dans sa poésie, là où sa prose ne dépasse en rien ce que l’on est en droit d’attendre d’un enfant de cet âge.

 

Les quatre nouvelles ici reprises (respectivement une fable humoristique, une tragique aventure enfantine, un récit policier très pulp et, euh, un truc bizarre…) sont, disons-le tout net, bien entendu absolument dénuées du moindre intérêt sur le plan littéraire. Intéressantes à titre documentaire, ceci dit, elles ont en fait surtout pour elles le côté aussi risible que charmant des productions enfantines de ce type (avec, Lovecraft faisant bien les choses, présentation, prix, catalogue, etc.) ; à vrai dire, et là je ne peux m’empêcher de vous livrer une petite anecdote personnelle, cela m’a immanquablement fait penser aux petits machins que j’avais moi-même commis à l’âge de 8 ou 9 ans, et que dans ma grande générosité j’avais offerts à la bibliothèque de ma classe de cours élémentaire (la première de ces nouvelles – la seule, peut-être ? J’avoue que je ne me souviens plus, mais j’avais prévu toute une collection, et « supervisais » les productions similaires de mes petits camarades… – était d’ailleurs un truc à base d’OVNI, alors que je ne connaissais à l’époque strictement rien à la science-fiction…). Quoi qu’il en soit, si l’auteur fait déjà preuve ici d’une certaine ambition (et, si l’on ose dire, d’un vague « mercantilisme » qui disparaîtra totalement ou presque par la suite), il ne se montre pas particulièrement brillant dans ce domaine.

 

Il en va tout autrement de sa poésie, largement dédiée à la gloire des anciens : la Grèce, Rome, et les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles anglais. On trouve tout d’abord deux « adaptations » de textes antiques pour les jeunes lecteurs, L’Odyssée d’Homère via Pope, singulièrement ramassée, et le début d’une reprise des Métamorphoses d’Ovide (assez impressionnante). « An Account in Verse », a contrario, est un amusant poème humoristique sur un voyage en train. On retrouve ensuite les classiques avec le « volume II » des « Poemata Minora », dont trois textes ont été publiés ultérieurement par Lovecraft dans le petit monde du « journalisme amateur » (ceux-là, donc, il ne les avait pas reniés, et les considérait toujours valable à l’âge de 25 ans environ), chacun étant précédé d’une introduction en latin (!) ; reste enfin « De Triumpho Naturae », sur lequel je ne vais pas tarder à revenir. Ici, la précocité de Lovecraft ne saurait faire de doute, et est même assez bluffante. Je ne suis bien sûr pas en mesure d’apprécier pleinement ces vers, et doute de leur grande valeur intrinsèque, mais le contraste est énorme entre ces productions formellement très travaillées et d’une métrique sévère, d’une part, et sa prose médiocre et entièrement vouée au récit hystérique d’autre part. On a à vrai dire du mal à croire, dans certains cas, qu’il s’agit là de l’œuvre d’un enfant…

 

Mais il est hélas un autre domaine dans lequel Lovecraft fait montre d’une certaine précocité, ici, et c’est sans doute regrettable : en effet, ces diverses œuvres témoignent déjà, non seulement de son conservatisme – cela, on l’avait compris, et cela n’avait rien de surprenant sans doute – teinté de « paganisme », mais aussi de son racisme et de son antisémitisme… Dans les « Poemata Minora », ainsi, Lovecraft ne se contente pas de faire l’éloge de la mythologie gréco-romaine contre la religion chrétienne et d’attribuer la ruine de Rome à l’action « d’éléments étrangers », mais il fait aussi précéder son « On the Vanity of Human Ambition » d’une introduction latine et d’une caricature antisémites (chose « amusante », le « very avaricious and filthy Jew », pardon, « AVARISSIMVS ET TVRPISSIMVS IVDAEVS » dessiné tient des sacs ornés du symbole de la livre sterling et non du dollar, preuve supplémentaire que Lovecraft, déjà, se considérait plus anglais qu’américain…) ; quant à « De Triumpho Naturae », c’est un abject poème ethnocentriste et raciste, faisant l’éloge des Sudistes dans leur lutte pour conserver l’esclavage des Nègres, et dédié à William Benjamin Smith, auteur de The Colour Line

 

Bilan de ces Juvenilia ? Bien évidemment, sur le strict plan littéraire, ça n’a rien d’immortel… mais c’est très intéressant à titre documentaire, et, si leur lecture ne doit sans doute être réservée qu’aux plus hardcore des fans hardcore, c’est là une source très édifiante quand à la personnalité de Lovecraft, sa précocité dans certains domaines, voire son caractère brillant, et l’évolution de sa pensée. Et, avouons-le, au-delà de la fascination que l’on peut ressentir pour l’auteur d’exception qui n’est guère ici qu’en germe, c’est – à l’exception des quelques abominations sus-mentionnées – absolument charmant… mignon, même.

 

Lovecraft.

 

Mignon.

 

Tout arrive…

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