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"L'Appel de Cthulhu : Les Secrets de New York"

Publié le par Nébal

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L’Appel de Cthulhu : Les Secrets de New York

 

Retour aux suppléments pour L’Appel de Cthulhu, après une petite pause. Cette fois, nous entamons la série des « Secrets », qui décrit des lieux géographiques réels, et y insère des vrais morceaux de Mythe. On commence avec ce qui fut d’ailleurs le premier supplément traduit pour cette 6e édition de L’Appel de Cthulhu, le court volume (environ 150 pages) consacré à Big Apple, « la ville qui ne dort jamais », etc.

 

 

Et on va commencer ce compte rendu par un coup de gueule. Bon, d’accord, c’était le premier supplément traduit ; pour ce que j’en ai lu, ça s’est dans l’ensemble amélioré depuis, même si c’est loooooooooiiiiiiiiiiiiiin d’être parfait (c’est le moins qu’on puisse dire) ; mais là, c’était juste une horreur. Avis, donc, aux psychopathes dans mon genre : Les Secrets de New York est traduit et « relu » par dé jens ki sé viziblemant pa ékriturer la fransse, j’eggsajerre à penne. Et putain, c’est atroce. Un petit effort, merde, il coûte quand même 30 €, votre bouquin !

 

(D’ailleurs, si jamais vous cherchez un correcteur…)

 

(Broumf.)

 

Bon.

 

Les Secrets de New York, donc. Un supplément dû pour l’essentiel à William Jones. Étrangement court pour une ville aussi gigantesque, mais on aura l’occasion d’y revenir.

 

On pourrait commencer par se demander : « Pourquoi New York ? »

 

« Parce que ! »

 

Oui, merci, cette réponse en vaut bien une autre. Mais on pourrait également noter la puissance symbolique de cette capitale mondiale de la finance qui, dans les années 1920, va connaître le petit incident que l’on sait un certain jeudi noir. On pourrait évoquer aussi – toujours au rang des symboles – sa figure de porte d’entrée de l’Amérique, avec Ellis Island ; et la Statue de la Liberté qui brandit sa torche sur Bedloe Island, juste à côté ou presque…

 

Mais on pourrait aussi – voire surtout – évoquer Lovecraft lui-même, et son expérience new-yorkaise déterminante pour sa carrière. C’est en effet à New York qu’il a connu le bonheur avec son épouse Sonia Greene, et sa correspondance témoigne de la joie qui l’envahit alors, de la fascination qu’il éprouvait pour cette ville titanesque et animée, qu’il décrivait en termes hallucinés et enthousiastes ; mais c’est aussi là, quelque temps plus tard, qu’il subit les affres du chômage, de la misère… et sombra dans le racisme paranoïaque qui devait déboucher sur les « grands textes ». Rappelons-nous sa tristement fameuse description de la population immigrée du Lower East Side :

 

« Les choses organiques qui hantent cet affreux cloaque ne sauraient, même en se torturant l’imagination, être qualifiées d’humaines. C’étaient de monstrueuses et nébuleuses esquisses du pitécanthrope et de l’amibe, vaguement modelées dans quelque limon puant et visqueux résultant de la corruption de la terre, rampant et suintant dans et sur les rues crasseuses, entrant et sortant des fenêtres et des portes d’une façon qui ne faisait penser à rien d’autre qu’à des vers envahissants, ou à des choses peu agréables issues des profondeurs de la mer. Ces choses – ou la substance dégénérée en fermentation gélatineuse dont elles étaient composées – avaient l’air de suinter, de s’infiltrer et de couler à travers les crevasses béantes de ces horribles maisons, et j’ai pensé à un alignement de cuves cyclopéennes et malsaines, pleines jusqu’à déborder d’ignominies gangrenées, sur le point de se déverser pour inonder le monde entier dans un cataclysme lépreux de pourriture à demi liquide.

 

« De ce cauchemar d’infection malsaine, je n’ai pu emporter le souvenir d’aucun visage vivant. Le grotesque individuel se perdait dans cette dévastation collective ; ce qui ne laissait sur la rétine que les larges et fantomatique linéaments de l’âme morbide de la désintégration et de la décadence… un masque jaune ricanant avec des ichors acides, collants, suintant des yeux, des oreilles, du nez, de la bouche, sortant en tous ces points avec un bouillonnement anormal de monstrueux et incroyables ulcères… »

 

Bien évidemment, je n’entends pas, en reproduisant ce texte aussi répugnant que fascinant ici (« indiscutablement, c’est du grand Lovecraft », nous dit Houellebecq, et je suis largement d’accord), le prendre pour argent comptant ; simplement montrer comment New York peut – et doit – avant tout, dans le cadre d’une campagne de L’Appel de Cthulhu, être une ville de contradictions, où les gratte-ciel ont les pieds dans la fange, et où le Mythe, finalement, peut assez facilement s’intégrer, que ce soit dans les clapiers surpeuplés comme dans le texte ci-dessus, en dessous ou au-dessus, dans les quartiers d’affaires de Manhattan, dans les coins les plus reculés des autres bourgs, etc.

 

New York – pour les raisons évoquées, mais on pourrait sans doute en trouver bien davantage – présente donc bien des atouts qui en font un merveilleux terrain de jeu pour L’Appel de Cthulhu. Hélas, autant le dire de suite, j’ai pour ma part le sentiment que William Jones n’a pas su tirer parti de ces opportunités pour livrer un supplément à la hauteur (démesurée il est vrai) de son sujet. Avec Les Secrets de New York, c’est en effet la première fois que je suis déçu par un supplément de L’Appel de Cthulhu… Voyons pourquoi.

 

Le volume – agrémenté de superbes photographies, de nombreuses cartes correctes, et d’illustrations tout simplement hideuses – s’ouvre sur « Festoyeurs des ténèbres », une courte nouvelle de William Jones, donc. En VO, cette histoire de goules d’un genre bien particulier – détaillées plus loin dans le livre – ne devait déjà pas être fameuse ; en « français », elle est illisible. Passons, vite, vite.

 

Suit le chapitre le plus intéressant – mais bordélique – de ce supplément, « L’Histoire de New York ». Le Mythe s’installe dans la ville dès l’arrivée de la Demi-Lune de l’explorateur anglais au service des Hollandais Henry Hudson, qui pose dans un sens les fondations de ce qui deviendra bientôt la Nouvelle-Amsterdam, puis New York. L’histoire de la ville est ensuite rapidement esquissée jusqu’aux Années Folles, où diverses thématiques sont évoquées (la Prohibition, la Renaissance de Harlem et la question raciale, « L’Autre Moitié », les déplacements en ville, puis les loisirs).

 

Et on passe ensuite illico aux chapitres descriptifs. Trois sont consacrés à la seule Manhattan (« Uptown Manhattan », « Midtown Manhattan » et « Downtown Manhattan »), puis un dernier aux « Bourgs extérieurs » (Bronx, Queens, Brooklyn, Staten Island). On n’y retrouve pas de système de références chiffrées, comme dans la série des « Terres de Lovecraft », aussi doit-on se contenter des adresses, ce qui n’est pas toujours évident. Mais le vrai problème – à mon sens tout du moins – est ailleurs, et se présente sous un double aspect. D’une part, le « guide » est lacunaire et expéditif ; souvent, il m’a donné l’impression de présenter certaines choses comme allant de soi – sauf que hey, je suis pas new-yorkais, moi… D’autre part – et c’est là surtout que le bât blesse – j’ai trouvé que ces pages étaient relativement pauvres en Mythe. À peine si l’on en trouve un élément toutes les quatre ou cinq pages… Certes, l’excès inverse – un cultiste à chaque coin de rue, un Grand Ancien au sommet de chaque gratte-ciel – aurait été pire encore, mais je trouve que le potentiel d’une ville aussi gigantesque et surpeuplée que New York n’a pas été pleinement exploité. C’est le moins qu’on puisse dire ! On a parfois l’impression de feuilleter un guide touristique – lacunaire, donc –, et on les cherche en vain, ces fameux « secrets » ! Bref, échec sur toute la ligne, ou presque. C’est embêtant…

 

Restent deux scénarios. « La Demi-Lune » est bon, voire très bon : chouette enquête, avec beaucoup de possibilités, assez délicate ceci dit. Le seul véritable point fort du supplément. « Transgression », par contre, est une vraie merde : désolé, mais ce machin ultra court, moi, je n’appelle pas ça un scénario ; ou alors à la limite une introduction, mais même là, je trouve ça d’un intérêt douteux, et de toute façon pas hyper new-yorkais…

 

 Bref : supplément très décevant. Prochaine escale américaine : la Nouvelle-Orléans. J’espère que le niveau va remonter, ça serait quand même dommage de gâcher un si beau cadre…

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