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"L'Edition électronique", de Marin Dacos & Pierre Mounier

Publié le par Nébal

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DACOS (Marin) & MOUNIER (Pierre), L’Édition électronique, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2010, 126 p.

 

Je le confesse, avec une certaine honte : bien qu’étant dans un sens en plein dedans, et même si aujourd’hui c’est déjà demain, j’ai un peu de mal à m’intéresser à l’édition électronique. Quand on me parle de DRM, de liseuses, et de toutes ces sortes de choses, je fais d’autant plus facilement celui qui ne comprend pas que ce n’est guère un rôle de composition…

 

D’où l’acquisition et la lecture (un peu forcée…) de ce récent petit ouvrage, qui, dans mon cas désespéré, pouvait s’avérer salutaire. Quelques mots sur les auteurs tout d’abord : à ma gauche, Marin Dacos, directeur du Centre pour l’édition électronique ouverte (Cléo), agrégé d’histoire et ingénieur de recherches au CNRS, fondateur du portail Revues.org et du logiciel d’édition électronique Lodel, auteur de Read/Write Book. Le livre inscriptible ; à ma droite, Pierre Mounier, ancien élève de l’ENS, enseignant à l’EHESS, créateur du site Homo Numericus, auteur de Les Maîtres du réseau : une histoire politique d’Internet. Ensemble, ils développent le portail Hypotheses.org et animent un séminaire à l’EHESS sur les Digital Humanities. Et ici, en l’espace d’environ 120 pages, ils font autant que possible le tour de la (vaste) question de l’édition électronique.

 

Une question qui a plusieurs dimensions, et qui recouvre plusieurs réalités : l’édition électronique, ce peut être la numérisation d’ouvrages déjà existants sous forme de livres « physiques », l’édition numérique à proprement parler, ou même l’édition en réseau. Mais avant de se pencher sur ces trois formes d’édition électronique, les auteurs s’intéressent aux dimensions juridique et économique de la question.

 

Il convient en effet tout d’abord de se demander ce que devient le droit d’auteur à l’épreuve du numérique, et c’est l’objet du premier chapitre. Ici, deux logiques s’affrontent, celles du tout ou rien. Mais si le domaine public ne paraît pas extensible à l’infini, et si les DRM, trop rigides, ne semblent pas davantage fournir une solution convenable, la porte de sortie pourrait se trouver dans un entre-deux consistant à revenir aux sources mêmes du droit d’auteur : c’est après tout le principe même des licences libres, et en particulier des Creative Commons.

 

J’en ai été le premier surpris, mais le chapitre consacré à la dimension économique de l’édition électronique m’a paru tout à fait passionnant. J’en ai retenu, tout d’abord, la difficulté à élaborer un modèle économique satisfaisant pour l’édition électronique, puis l’idée qu’elle est soumise aux lois de l’économie des biens culturels. Mais, surtout, j’ai trouvé très intéressants les développements consacrés à la théorie de Chris Anderson sur l’économie de la longue traîne (un développement de la loi de puissance de Pareto), et ses conséquences, et notamment celle dite de « l’économie de l’attention » (p. 44) :

 

« Les deux règles de l’économie de la longue traîne selon Anderson sont les suivantes :

« 1) rendre chaque chose disponible (make everything available) ;

« 2) aider à la trouver (help me find it). »

 

D’où une pression importante à la gratuité d’accès aux biens informationnels, et l’importance des moteurs de recherche.

 

On passe ensuite à l’étude de l’édition électronique à proprement parler, tout d’abord avec la numérisation d’ouvrages déjà existants, c’est-à-dire la conversion vers un support numérique d’un support physique. Il y a loin de l’entreprise isolée de Michael Hart en juillet 1971 et du projet Gutenberg des origines à la numérisation de masse – industrielle, pourrait-on dire – entreprise par Google… laquelle n’a pas été sans soulever de vives réactions partout dans le monde, et, on s’en souvient, en France en particulier. Quoi qu’il en soit, la numérisation ne cesse de gagner en qualité, richesse et choix des informations ; elle autorise en outre de nouvelles fonctionnalités, qui sont autant de valeurs ajoutées : le data mining, l’éditorialisation ou encore l’interconnexion. Mais c’est là encore un projet largement inachevé.

 

Le deuxième pan de l’édition électronique concerne l’édition numérique : cette fois l’édition de texte est nativement numérique, mais n’est pas encore spécifiquement pensée pour les usages en réseau. C’est ici que l’on se pose essentiellement la question des liseuses et des caractéristiques du texte électronique idéal. Celui-ci doit être lisible (c’est-à-dire décrit grâce à un format ouvert, recomposable et conservable), manipulable (c’est-à-dire indexable et cherchable, copiable et collable, annotable ou inscriptible) et citable (c’est-à-dire identifiable, correctement décrit, et interopérable). Mais on voit ensuite combien les éditeurs sont encore à la traîne dans ce domaine, pour l’essentiel (si l’on excepte les contenus scientifiques).

 

Le troisième et dernier pan de l’édition électronique concerne l’édition en réseau : c’est ici que l’on retrouve les entreprises telles que Wikipédia, certains forums au contenu rédactionnel marqué (comme des forums de voyage), mais aussi certains blogs, et plus encore réseaux de blogs…

 

En conclusion, les auteurs dégagent cinq piliers de l’édition électronique : la structuration de l’information, la documentation de l’information, l’optimisation des conditions de lecture, l’appropriation par les lecteurs, et enfin le développement des interopérabilités. Mais ils notent qu’il y a à cet égard un véritable fossé de compétences qui s’étend rapidement…

 

 En somme, un petit livre utile et finalement plutôt intéressant, qui m’a ouvert les yeux sur quelques points qu’il est aujourd’hui nécessaire de connaître. Salutaire, donc.

CITRIQ

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J
Uh uh. Tu devrais peut-être essayer de lire "La Théorie de l'information" de Vincent Bellanger, roman assez éclairant sur les questions posées par notre époque moderne.
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A

Juste pour ajouter mon grain de sel, il se passe outre-manche des initiatives intéressantes qui utilisent internet comme un véritable tremplin pour orienter les lecteurs vers le format papier par
la suite.
Par exemple le site writebuzz organise chaque année un concours "du premier chapitre". Le site met en ligne plusieurs premiers chapitres, les internautes votent et le gagnant voit son livre publié
en format papier. Il me semble que dans un premier temps l'ouvrage ainsi publié est uniquement disponible sur Amazon mais s'il se vend bien il n'est pas exclu que les libraires prennent le
relais.
De plus ce site invite les auteurs a créer des fiches personnelles (des sortes de mini-blog mais tous concentrés sur ce site). Sur ces fiches on peut trouver des infos sur l'auteur (qu'il met
lui-même à jour) et des extraits de ses travaux.
Alors oui, ce n'est pas exactement de l'édition numérique mais ce qui est intéressant, c'est la façon dont internet est utilisé. Comme un support destiné à crée le "buzz", (spécificité de la toile)
avant de rebasculer ensuite vers un circuit commercial plus classique. Je ne crois pas qu'il y ait de texte véritablement publiés sur internent (peut-être à cause des problèmes techniques et
juridiques dont tu parles) mais ça a au moins le mérite de faire un lien direct entre le numérique et le papier.
De plus, et pour finir, cela donne une visibilité aux auteurs, je ne sais pas s'il y a de nombreux éditeurs qui vont sur ce site mais en tout cas, c'est aussi un de ses buts affirmés que de mettre
en contact auteurs (amateurs pour la plupart) et éditeurs.


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G

Ça me semble très intéressant.
Sur la longue traîne, toutefois les espoirs et l'utopie qui se sont développés il y a une dizaine d'années avec le début de la vente massive de livres sur Internet, via Amazon, FNAC, etc, n'ont pas
tenu leurs promesses. On a déchanté. C'est exactement le contraire qui s'est produit: concentration sur les best-sellers et pratiquement pas de ventes sur des ouvrages plus ou moins anciens et
encore en stock. Bien entendu, tel ou tel va dire: grâce à Amazon je trouve tel titre invisible en librairie. Le problème, c'est qu'il est tout seul.

Sera-ce différent avec l'édition électronique? Je ne le crois pas, au contraire. L'expérience américaine, certes encore balbutiante, montre une concentration sur les best-sellers et à l'autre
extrémité un très grand nombre de gratuits, de comptes d'auteur et de small press vendus et téléchargés à quelques unités. Ce qui fait que le nombre de titres présentés ou vendus pour liseuses n'a
aucun sens économique.

Si l'on y ajoute le piratage qui commence à se développer sur une grande échelle,DRM ou pas car les scanners ne vivent pas en vain, l'avenir me semble assez sombre.


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N


Mais peut-être justement cela vient-il de ce que le livre électronique est encore balbutiant ? Je ne suis certes pas économiste, mais cette théorie, pour utopique qu'elle puisse paraître, me
semble assez séduisante. J'envisageais moi aussi le futur d'un oeil assez sombre (étant d'un pessimisme foncier), mais là je dois dire que...



C

Un petit point m'intrigue dans tout ça: le "manipulable": comment se résout donc la question de l'annotation pour le numérique? Quelles sont les solutions avancées?


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N


A l'heure actuelle, pas grand-chose. Disons que c'est une présentation du livre électronique "idéal".