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"L'Etrangère", de Gardner Dozois

Publié le par Nébal

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DOZOIS (Gardner), L’Étrangère, [Strangers], traduit de l’anglais (U.S.) par Jacques Guiod, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1978] 2000, 217 p.

 

Le libraire est fourbe, c’est un fait, et on ne le répètera jamais assez. Non content de « proposer » à la vente tout un tas de nouveautés plus alléchantes les unes que les autres, le voilà qui se met à faire de la propagande pour des vieilleries plus ou moins obscures ! Salaud ! Il en est allé ainsi pour L’Étrangère de Gardner Dozois (j’avoue préférer le Strangers original…), premier roman en solo du célèbre anthologiste (et si je ne m’abuse le seul ; mais je vous avais parlé, il y a de ça un bail, de sa collaboration avec George R.R. Martin et Daniel Abraham, Le Chasseur et son Ombre).

 

Un roman qui, à vue de nez, semble s’inscrire dans la filiation des Amants étrangers de Philip José Farmer (je dis ça, mais je n’ai toujours pas lu ce grand classique… mais je suppose en même temps que ce n’est pas tout à fait par hasard que le héros de ce roman-ci s’appelle Joseph Farber). Au centre de ce roman, ou plutôt, peut-être, en guise de prétexte, nous trouvons en effet l’amour unissant un Terrien – Joseph Farber, donc – et une extraterrestre, la Cian Liraun Jé Genawen.

 

Les deux tourtereaux se rencontrent sur la planète natale des Cians, Lisle (Weinunach pour les autochtones), à l’occasion de l’Alàntene, « la Pâque du solstice d’hiver, l’Ouverture-des-Portes-de-Dûn… quand les morts hantent les vagues ». À cette occasion, l’artiste – une sorte de photographe, on va dire – Joseph Farber quitte en effet l’Enclave où sont en temps normal confinés les humains. Dans le lointain futur qui est celui de ce roman, les Terriens ont en effet eu accès aux immensités de l’espace… mais pas tout seuls. Ils ont bénéficié de la grande avance technologique d’une race extraterrestre, qui s’est comportée à leur égard de même que le commodore Perry à l’encontre du Japon, et ce n’est qu’à ce prix que les humains ont pu, bon gré mal gré, s’intégrer à la communauté interstellaire ; et que, par exemple, une poignée d’entre eux a pu s’installer sur Weinunach. Les Cians sont intégrés à cette communauté depuis bien plus longtemps, et leur savoir, notamment en matière de génétique, est très avancé ; pourtant, dans un sens, ils vivent d’une manière assez « primitive », sans que l’on parvienne à s’expliquer pourquoi…

 

Mais revenons à nos amoureux. Joseph Farber rencontre donc Liraun Jé Genawen… et c’est le coup de foudre. Ça tombe bien : les anatomies des deux races sont suffisamment compatibles pour faire l’amour ; et Farber de se faire bientôt taquiner pour avoir sauté une « bougnoule », comme ses compatriotes imbéciles ont l’outrecuidance de désigner leurs hôtes… Mais, au grand scandale des deux communautés, l’amour de Farber et Liraun va plus loin, et ils se mettent à parler mariage, ce qui ne manque pas de faire jaser autour d’eux (un thème d’actualité, tiens). Problème : les humains menacent de couper les vivres à Farber s’il épouse l’extraterrestre, tandis que les Cians se montrent vigoureusement hostiles à cette union qui ne pourrait être que stérile… à moins que Farber – c’est tout d’abord proposé comme une blague – n’accepte de subir une opération chirurgicale qui, sans en faire véritablement un Cian, lui permettra néanmoins d’avoir des enfants avec sa femme. Chiche ! Farber accepte. Mais ce n’est que le début…

 

L’Étrangère relève à bien des égards d’une certaine science-fiction ethnologique qui ne manque pas de faire penser à la grande Ursula K. Le Guin. La société des Cians y est littéralement disséquée, dans ses aspects biologiques comme culturels, et c’est tout à fait passionnant. L’amour de Farber et Liraun est donc largement un prétexte pour détailler une espèce extraterrestre sous toutes ses coutures. On en apprend ainsi au fur et à mesure long – le roman est court mais dense – sur les Cians, peuple secret s’il en est.

 

Mais ce n’est pas là le seul thème exploré par L’Étrangère. Il y en a aussi un relevant davantage des sciences dites « dures », centré sur l’évolution et la génétique. Tandis que les secrets culturels des Cians sont progressivement dévoilés, c’est aussi leur biologie qui se trouve à découvert. Il y a un lien très fort entre les deux, enchâssés l’un dans l’autre dans une perpétuelle boucle de rétroaction.

 

Mais le cœur du roman, c’est l’incompréhension et l’incommunicabilité. Les humains et les Cians ne se comprennent pas ; et, malgré leur amour, Joseph Farber et Liraun Jé Genawen ne se comprennent pas beaucoup plus. L’Étrangère est ainsi un drame poignant enchaînant les malentendus, les erreurs d’interprétation, les préjugés de toute sorte, et Gardner Dozois se montre très habile dans le maniement de ce thème.

 

L’Étrangère est ainsi un roman intelligent (ça arrive), très subtil et bien conçu – même s’il n’est bien évidemment pas « parfait » pour autant : si la plume est dans l’ensemble agréable, il y a de temps à autre quelques pains stylistiques ; et on ne m’ôtera pas de l’idée que le gros retournement qui « justifie » le titre français n’est pas hyper crédible… mais il débouche sur des conséquences tellement intéressantes et bien vues qu’on ne se montrera pas trop tatillon. D’une richesse exemplaire, ce premier roman de Gardner Dozois fait regretter que l’auteur ne se soit pas montré plus prolifique. Aussi, je peux bien remercier le libraire fourbe dont je causais plus haut : sa propagande était justifiée, L’Étrangère méritait effectivement le détour. Merci, donc, et je continuerai de suivre ses conseils.

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