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"L'Haçienda", de Peter Hook

Publié le par Nébal

L-Hacienda.jpg

 

 

HOOK (Peter), L’Haçienda. La meilleure façon de couler un club, traduction [de l’anglais] de Jean-François Caro, [Marseille], Le Mot et le reste, coll. Attitudes, [2009] 2012, 330 p.

 

J’aurai mis le temps – bien plus que je ne le pensais – mais voilà donc enfin mon compte rendu de L’Haçienda de Peter Hook, bassiste de Joy Division et New Order (dont j’avais déjà parlé, chez le même éditeur, d’Unknown Pleasures, écrit postérieurement ; notez également la chronique commune de Madame Mao et Gérard Abdaloff pour la Salle 101, qu’on peut entendre ici). Des impératifs divers m’ont effet amené à repousser longtemps cette lecture ; mais ça y est. Et je peux vous dire d’ores et déjà que ce livre fut parfaitement à la hauteur de mes espérances. Malgré une traduction parfois approximative, j’y ai retrouvé toute la verve et la gouaille de Peter Hook avec un plaisir indéniable.

 

Mais faut dire que le sujet, comme dans le cas d’Unknown Pleasures, m’intéressait tout particulièrement. L’Haçienda, quoi ! (Ne pas oublier la cédille.) Le légendaire club « de New Order » à Manchester, le club par excellence, en fait, qui a importé en Europe les modèles américains pour mieux les dépasser, et, en quinze années tumultueuses (1982-1997), entrer définitivement dans l’histoire de la musique… même si, aujourd’hui, l’Haçienda n’est plus, remplacée par des appartements. Peu importe : en son temps, ce fut LA salle de concert (malgré son acoustique douteuse) et LE club. C’est là qu’ont émergé les courants acid house (via Chicago) et rave, l’antre où les blancs ont appris à danser (l’expression est de Tony Wilson, patron de Factory, et donc lié au club, Fac 51) en gobant des ecstas.

 

Un projet complètement fou, marqué dès le départ par une gestion calamiteuse, qui aurait dû, en temps normal, tourner très vite au fiasco pur et simple : l’Haçienda était un gouffre (le mot est de Martin Hannet, cette fois), et l’histoire ne pouvait que se terminer par un naufrage ; mais il y a eu ces quinze années de folie, qui ont vu Manchester devenir Madchester, et s’ancrer définitivement dans l’inconscient collectif comme la « Music City » dont parlait John Robb (voyez ici).

 

Au commencement, il y eut donc New Order, très peu de temps après le suicide de Ian Curtis ayant mis fin à l’expérience Joy Division, et leur manager Rob Gretton. Fascinés par les grands clubs new-yorkais, ils décident de créer le leur à Manchester. « Il faut bâtir l’Haçienda. » Le nom, aujourd’hui, est un peu galvaudé – preuve de l’influence de l’original –, mais, à l’époque, ce mot d’ordre tiré des papiers de l’Internationale situationniste (c’était, je crois, Tony Wilson qui l’avait dégoté) prenait tout son sens. En plein Manchester, les gens de Factory construisent donc leur club (pour une fortune, les dépassements de budget sont énormes dès le départ, et l’Haçienda ne sera jamais rentable, mais ils semblaient tous n’en avoir absolument rien à foutre).

 

Au début, le succès est pour le moins douteux. Salle de concert pas super bien conçue, l’Haçienda n’attire guère les foules, même s’il s’y produit quelques concerts légendaires. Et là, je ne résiste pas à l’envie de vous citer cette anecdote concernant Einstürzende Neubauten :

 

« En février 1985, le groupe industriel allemand Einstürzende Neubauten a joué un concert muni d'une foreuse pneumatique, qu'ils ont mise en route durant leur set pour s'attaquer au pilier au centre de la salle. Le public était comme hypnotisé, et nous aussi. Nous aurions très bien pu nous trouver à jouer de la lyre devant le grand incendie de Rome, parce que nous n'avons pas bougé d'un poil pour arrêter le mec – en dépit du fait que ce pilier soutenait le bâtiment à lui tout seul. Nous nous contentions de crier : « Ouais ! Vas-y ! »

 

« J'étais mort de rire. Plus que Terry Mason, en tout cas. Paniqué, et à juste titre, il s'est précipité sur le propriétaire de l'engin, histoire d'empêcher que le club ne s'effondre. Ces imbéciles n'avaient qu'à pas le laisser entrer avec une foreuse en premier lieu. Finalement, Terry – épaulé d'un videur – a réussi à lui confisquer son instrument. Le groupe n'a rien tenté et a continué le concert sans broncher. À les écouter, l'absence de la foreuse ne se faisait pas sentir. Einstürzende Neubauten en avait préenregistré une dizaine d'autres sur bande.

 

« Une jeune habituée de l'Haçienda, personnage assez farfelu (elle apportait un train électrique qu'elle installait dans le bar à cocktails et jouait avec des heures durant), a décidé de s'amuser un peu avec le groupe pendant le concert, et les attirait un par un en dehors de la scène pour se les taper dans la cage d'escalier. Trois des membres y sont passés mais le public n'a rien remarqué en raison de l'atrocité du vacarme. Le concert s'est achevé lorsque le chanteur s'est éclaté les cordes vocales à force de hurler, répandant du sang partout sur son micro. Ozzie, notre ingé son, est monté sur scène et l'a assommé. « Je l'avais prévenu », s'est-il justifié.

 

« Je dois admettre que je ne suis pas très friand de ce genre de musique et d'une telle anarchie. Mais malgré le volume assourdissant, la musique bruitiste que produisait le groupe était fantastique. Extrêmement puissante. Délirante. Quand ils ont sorti un marteau-piqueur, je me suis dit que ces types étaient des génies et que New Order devrait lui aussi s'en procurer un. »

 

Un exemple des innombrables anecdotes croustillantes et hilarantes qui parsèment ce livre.

 

Mais le meilleur est à venir, dans les années 1987-1990, en gros, qui marquèrent – enfin – l’âge d’or de l’Haçienda : acid house et ecstasy se répandent parallèlement, et créent une nouvelle culture musicale. Les groupes sont toujours à l’honneur à l’Haçienda (surtout ceux qui font le pont entre les genres, comme les Happy Mondays ou les Stone Roses), mais les DJs deviennent des rois (par exemple, Mike Pickering, Dave Haslam, ou même, plus tard, un tout jeune Laurent Garnier). Des milliers de personnes s’y retrouvent chaque semaine pour danser, dans une ambiance généralement jugée inimitable. Peter Hook était probablement dans un sale état, la plupart du temps, à cette époque, mais on l’a aidé à rebâtir l’Haçienda pour le plus grand plaisir des lecteurs, qui participent ainsi un peu – si peu, certes, mais c’est mieux que rien… – de la grande fête de Madchester.

 

Mais l’Haçienda devient hélas la victime de son succès. Les flics et la municipalité ont le club à l’œil – malgré l’atout incontestable qu’il constitue pour Manchester, qui devient une destination prisée des étudiants comme des touristes – essentiellement en raison de la drogue. Et à cela s’ajoutent les gangs de la ville et de sa banlieue, qui sèment bientôt la terreur à l’entrée du club, puis à l’intérieur. Manchester, devenue Madchester, vire à Gunchester. Vilaine descente… La sécurité ne peut rien faire contre les gangs… à tel point que les gérants n’ont d’autre choix que de la confier à des criminels notoires !

 

Et puis, progressivement, ce sera la décadence. L’Haçienda ferme quelque temps ses portes à cause de la violence en 1991, puis tient difficilement la route jusqu’en 1997, année de sa fermeture définitive. C’est le temps des regrets, celui où la fête n’est plus – l’Haçienda, qui a si longtemps été en avance sur le reste du monde, est désormais à la traîne… Et Peter Hook comme les autres finissent par en avoir marre. Fin de l’histoire.

 

Mais il reste ce livre passionnant, témoignage brillant même si parfois un brin douteux, qui se lit avec un plaisir énorme. C’est généralement très drôle, même si la fin est passablement mélancolique (et il y a toujours en arrière-plan la nostalgie…). C’est en tout cas un récapitulatif réjouissant d’une entreprise aussi dingue que géniale, sans véritable équivalent. Je recommande chaudement.

CITRIQ

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Escrocgriffe 08/10/2013 12:06

Quelle histoire ! Rien que pour la foreuse ^^