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"L'Histoire de ma vie", d'Henry Darger

Publié le par Nébal

L-Histoire-de-ma-vie.jpg

 

 

DARGER (Henry), L'Histoire de ma vie, [The History of my Life], traduit de l'anglais [États-Unis] par Anne-Sylvie Homassel, préface de Xavier Mauméjean, Paris, Aux Forges de Vulcain, coll. Arts, [2013] 2014, 135 p.

 

Nébal est un con, certes, mais en outre Nébal est inculte... Je n'avais jamais entendu causer d'Henry Darger jusqu'à très récemment (quelque temps avant la sortie de ce beau livre). En tout cas, je ne savais rien du monsieur quand j'ai chroniqué le très bon American Gothic de Xavier Mauméjean (qui signe ici la préface, du coup) ; je n'étais donc pas conscient des nombreuses références que ce roman contenait, renvoyant à cet « artiste invisible » à l'œuvre aussi prolifique qu'inpubliable. Autant dire que, même si j'ai aimé ledit roman, je suis sans doute passé largement à côté. Bon...

 

Mais il n'est jamais trop tard, hein ? Et je dois dire que la présentation qui m'a été faite du mystérieux bonhomme (notamment par la traductrice Anne-Sylvie Homassel) m'a autant intrigué qu'alléché.

 

Un « artiste invisible », disais-je. Du vivant de Darger, personne, absolument personne, n'était conscient de sa production artistique. Ce n'est qu'à sa mort qu'on a découvert l'ampleur de la chose. Ses logeurs, en l'occurrence, qui avaient l'œil, et ont compris immédiatement qu'il y avait là quelque chose qui sortait de l'ordinaire.

 

Une œuvre double. Picturale, tout d'abord : de très nombreuses pièces à base de dessins et collages (j'apprécie tout particulièrement ces derniers) qui ont fait, à titre posthume, de Darger un géant de « l'art brut » ou « art naïf » (je n'y connais rien). Littéraire, ensuite, avec des milliers de pages constituant notamment une gigantesque saga merveilleuse de littérature enfantine, dans la droite lignée, probablement, du Magicien d'Oz ; une œuvre colossale, jamais publiée donc, et probablement jamais publiable. Avec des éléments complémentaires, comme d'obsessionnels relevés météorologiques (j'y reviendrai), ou encore cette étrange autobiographie, dont les pages traduites ici ne constituent qu'un extrait (il y en a là encore des milliers de pages).

 

Première publication de Darger en français, donc, que ce quatrième volume de la collection « Arts » des Forges de Vulcain. Et, disons-le, pas forcément la plus facile des portes d'entrée... Au sens où l'intérêt littéraire de la chose est inexistant (on appréciera par contre grandement les impressionnantes reproductions en couleurs de certaines œuvres picturales de l'auteur) ; par contre, l'intérêt psychiatrique...

 

Dire de Darger qu'il était « fou » ne rime sans doute à rien, même s'il consacre nombre de pages à cette réputation qu'il avait notamment durant son enfance, et qui lui a valu de passer plusieurs années dans une sorte d'asile pour enfants (dont il s'est évadé à plusieurs reprises). On ne peut cependant s'empêcher de dire, à la lecture de ces pages, que le bonhomme était tout de même bel et bien... dérangé. Son comportement en classe n'implique pas forcément grand-chose, et on ne déduira rien de ses crises de colère parfois violentes. On sera déjà un peu plus intrigué par ses diverses obsessions, et notamment sa fascination pour les incendies (ça revient très souvent ; et il a semble-t-il allumé quelques petits feux lui-même...) ou encore pour les tempêtes (relevées systématiquement, souvent de manière très précise, bien plus précise à vrai dire que tous les autres événements de sa vie).

 

Plus globalement, la composition de cette autobiographie laisse perplexe. Dans les premières pages (le temps de s'habituer, on va dire), elle fait même carrément peur, et on se demande en frissonnant dans quoi on a bien pu s'embarquer... Le « style » de Darger est en effet au moins aussi naïf que ses compositions picturales, sans que cela produise le même effet. On a l'impression de lire un texte écrit par un enfant, à vrai dire (rien d'étonnant, sans doute, pour cet homme qui affirmait qu'il ne voulait pas grandir, en bon avatar de Peter Pan)... Mais un enfant un peu maniaque, qui relève méticuleusement les tempêtes et incendies (donc), mais aussi la situation géographique de tel ou tel bâtiment dans Chicago, ses dimensions, le nombre d'étages, la disposition des fenêtres...

 

Le fait est que cette Histoire de ma vie se consacre pour l'essentiel à des choses qui ne nous intéresseraient pas en temps normal, et gomme ce que l'on aurait envie de juger essentiel : la production artistique de l'auteur. Celle-ci n'est jamais évoquée. Tout au plus peut-on relever cette remarque amusante (et qui en dit long, sans doute) ; « Pour aggraver les choses, je suis un artiste à présent, le suis depuis des années. » Et c'est tout.

 

Non, Darger préfère parler de tempêtes et d'incendies.

 

Bon, il parle quand même de sa vie, certes. De son enfance un tantinet perturbée (notamment de son séjour à l'asile de Lincoln, donc), puis de son travail en tant qu'adulte : Darger a passé l'essentiel de sa vie à travailler dans des hôpitaux, à la plonge ou au nettoyage. Et il s'étend notamment sur ses relations souvent houleuses avec ses supérieurs.

 

Il s'attarde aussi sur ses douleurs et maladies, et dresse, consciemment ou non, un portrait psychologique de sa personne plutôt étonnant : cet homme qui était semble-t-il avant tout discret (on veut bien le croire) et poli se présente comme très colérique, parfois violent, un tantinet égoïste, aussi. Il se montre cependant bon catholique, et insiste sur l'importance de la religion à ses yeux (quand bien même, dans ses crises de colère, il se montre blasphématoire).

 

L'ouvrage, d'abord pénible – et qui, formellement, le reste pas mal jusqu'au bout, avec notamment ses innombrables allers-retours, sa confusion générale, ses nombreuses répétitions –, devient cependant étrangement fascinant. Pas comme une brillante œuvre littéraire, non, ce qu'il n'est certainement pas ; encore moins comme un autoportrait d'artiste, puisqu'il gomme totalement cette dimension de sa vie qui nous apparaît pourtant aujourd'hui essentielle : ne vous attendez pas à de brillantes dissertations de théorie artistique, Darger ne parle pas d'art une seule fois dans toute L'Histoire de ma vie. Non, je maintiens : c'est un cas clinique, un interloquant document psychiatrique. Fascinant en tant que tel, oui. On ne peut qu'être étonné par ce texte étrange et laborieux ; jusqu'à lui trouver un intérêt qui paraît tout d'abord inexistant.

 

Un livre très bizarre, donc. Peut-être pas la meilleure des portes d'entrée pour découvrir l'œuvre d'Henry Darger. Il étonne néanmoins, il intrigue ; et c'est ainsi qu'il intéresse. Je n'en conseillerais cependant pas la lecture à tout le monde, sans doute faut-il être dans un état d'esprit bien particulier (que je n'avais pas forcément...) pour l'apprécier. En en retournant la dernière page, toutefois, outre la conviction que Darger était un grand artiste pictural (cela ne laisse aucun doute à en juger par les quelques reproductions qui émaillent cette édition), demeure, voire se retrouve renforcée, la curiosité de découvrir son œuvre de fiction...

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Gérard Klein 02/12/2014 19:01

Euh, Maître Nébal, ne voyant pas apparaître mon commentaire, j'ai réexpédié une partie, identique que j'avais copiée. Prière donc de supprimer ce second commentaire, le premier, le plus long étant
le bon, si c'est possible.

Nébal 03/12/2014 07:47



Fait.



Gérard Klein 02/12/2014 18:29

Henry Darger a eu droit il y a quelques années à une remarquable exposition à La Maison Rouge, musée privé que je vous recommande. J'ai revu plus récemment quelques unes de ses planches mais je ne
sais plus bien où, peut-être à New-York.
Je ne connais pas l'Histoire de sa vie, mais son œuvre principale fut une sorte d'immense bande dessinée consacrée à une sorte de guerre entre sociétés d'enfants où des petites filles très
légèrement vêtues ou nues se font maltraiter par des garçons en uniformes. Cette bande qui doit compter des milliers de pages en grand format n'a jamais été exposée intégralement à ma connaissance,
ni publiée. J'ai dû acheter le catalogue de l'exposition mais je ne sais pas où je l'ai mis.
À lire Nébal, je pense cette bande plus intéressante que sa vie mais je ne peux pas comparer.
Je ne classerai Darger (et d'autres) ni parmi les naïfs (catégorie bien incertaine sauf pour certaines traditions haïtiennes ou comparables) car il a développé une technique presque académique, ni
dans l'art brut que je crois connaitre assez bien.
J'ai introduit dans une de mes préfaces sur Dick le terme d'Art Hors-jeu (qui peut aussi s'entendre hors-je) qui me parait mieux lui convenir. Darger empruntait son iconographie pour partie à la
presse populaire, et peut-être pourrait-on parler à son propos d'art populaire au meilleur sens du terme, même si, populaire, il ne le fut pas de son vivant ni sans doute depuis.
J'ai imaginé l'Art Hors-Jeu à propos de Marcel Storr, autre artiste génial et méconnu qui produisit toute son œuvre dans la loge de son épouse, concierge.
Je n'aime pas trop le terme d'Art Brut, proposé par Dubuffet vers 1945 même si j'ai la plus grande admiration pour le travail de Dubuffet dans ce domaine. L'histoire de sa collection qu'il voulait
maintenir en France mais qui finit en Suisse, comme celle de Versins, par suite de l'incurie de nos services de la culture serait à conter. Mais c'est une autre histoire.

Nébal 03/12/2014 07:47



In the Realms of the Unreal n'est pas une BD, sauf erreur, mais bien une gigantesque saga romanesque, certes abondament illustrée.