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"L'Homme qui mangeait la mort", de Borislav Pekic

Publié le par Nébal

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PEKIĆ (Borislav), L’Homme qui mangeait la mort, [« Čovek koji je jeo smrt », in Novi Jerusalim], traduit du serbo-croate par Mireille Robin, Marseille, Agone, coll. Marginales, [1988] 2005, 92 p.

 

Salauds de libraires ! SALAUDS ! Comme si je n’avais pas déjà assez de trucs à lire, il faut en plus qu’ils me tendent des embuscades ! Ainsi avec cette nouvelle de Borislav Pekić, dont je n’avais jamais entendu parler ni d’Ève ni d’Adam, mais dont le titre m’a suffisamment intrigué pour que je jette un œil à la quatrième de couverture. Geste fatal ! En dépit d’un prix prohibitif (oui, parce que 12 € quand même, pour une nouvelle de 73 pages, en fait, puisque les 20 dernières sont occupées par un extrait d’une autre œuvre du même auteur…), je n’ai pu résister, et me suis emparé de la chose.

 

 

Bon, d’accord, je ne le regrette pas, mais quand même : SALAUDS !

 

L’Homme qui mangeait la mort emprunte un cadre qui m’est cher : la Révolution française, et plus particulièrement la Terreur. Il s’agit de la chronique (évidemment romanesque, même si l’ouvrage prend l’aspect d’une enquête historique « fondée sur des sources inédites », mais de toute façon insuffisantes pour s’exprimer sans l’aide de l’imagination de l’écrivain) d’un « presque anonyme », d’une petite figure de l’Histoire, dans cette brève période qui connut tant de géants, et, sous cet angle, je n’ai pu m’empêcher d’établir un rapprochement avec le bien plus récent mais formidable Les Onze de Pierre Michon.

 

« L’Homme qui mangeait la mort », c’est le citoyen Jean-Louis Popier, greffier du Tribunal révolutionnaire, qui enregistre jour après jour les condamnations à mort réclamées par le peuple en la personne de l’accusateur public Fouquier-Tinville. La tradition orale contre-révolutionnaire s’est emparée du personnage, a cherché à en faire un ennemi de la Révolution, mais sans doute ne s’agit-il là que de légendes et d’exagération envers ce « saint homme », que l’on a voulu faire agir dès les Massacres de Septembre, par exemple. La vérité, à en croire son biographe, est tout autre, et la « sainteté » de Jean-Louis Popier présente un caractère d’ambiguïté qui ne le rend que plus fascinant dans son héroïsme discret. Jean-Louis Popier, effectivement, mangeait la mort ; entendre que, suite à une méprise, puis intentionnellement, il a, chaque jour de son activité au Tribunal révolutionnaire, dissimulé puis mangé le nom d’un « ennemi du peuple » envoyé à la guillotine, comme il y en avait alors des charretées entières au quotidien. Ainsi, discrètement, en s’emparant d’un simple nom sur une liste, il sauvait un homme ou une femme de « la machine qui met les têtes à bas ».

 

Ce qui n’est pas si simple. Il y a, bien sûr, le danger d’être pris sur le fait, ce qui équivaudrait à l’expédier lui-même place de la Révolution. Mais aussi : comment choisir le nom ? Dans le premier cas, c’est par erreur qu’il a sauvé une fileuse qui voulait un bon rouet (on avait entendu : un bon roi). Mais il a ensuite mangé la mort intentionnellement. Et chaque décision était un crève-cœur : de même que Fouquier-Tinville, ou peut-être plus encore que Robespierre, « l’Incorruptible » auquel il se met à ressembler de plus en plus jour après jour, il a le pouvoir de décider de la vie ou de la mort de tout un chacun. Mais il faut, pour cela, que son activité reste discrète : un nom par jour, pas plus. Et ce nom ne peut pas être celui d’un révolutionnaire, si célèbre que sa disparition des registres ne saurait passer inaperçue : tant pis pour les Girondins, pour Hébert, pour Danton, le créateur de ce Tribunal révolutionnaire avant de devenir le chef des « Indulgents »… Mais il y a les autres, toute cette foule de ci-devant et de petites gens ; ceux-là, il est possible de les sauver. Mais les accusations sont trop vagues pour se faire une idée de qui doit être sauvé… d’autant qu’en sauver un, c’est par nature en condamner un autre ; d’où ces saisissants cauchemars, quand Popier, qui n’a jamais vu la guillotine, se la figure sous la forme d’un gigantesque rouet. Faut-il laisser faire le hasard ? l’inspiration ? mener une enquête (discrète, bien sûr) ? Faut-il sauver Rigout le cordonnier ou Rigout le voleur ? Oui, il y a bien là de quoi avoir des maux d’estomac… jusqu’à la fin, inéluctable.

 

L’Homme qui mangeait la mort, nouvelle forte, intelligente et sensible, est un vrai petit bijou. D’une plume délicate et sûre, Borislav Pekić y dresse l’extraordinaire portrait d’un héros de l’ombre, discret et presque anonyme, comme l’Histoire en a connu tant, au milieu des ordures, mais qu’elle s’empresse d’oublier. Si le cadre de la Terreur est superbement utilisé (en dépit de quelques petites maladresses, du moins j’ai l’impression), il va de soi que cette chronique a quelque chose d’intemporel, d’anhistorique, et l’on ne peut que penser, à sa lecture, aux héros inconnus d’autres périodes sanglantes, qui, par un geste, une décision vite destinée à sombrer dans l’oubli, ont sauvé des vies. Sous cet angle, c’est un hommage superbe et vibrant.

 

Mais c’est aussi une petite merveille d’écriture, astucieusement construite, palpitante de la première à la dernière page, et d’un style tout à fait délicieux, mettant en abîme l’enquête et le roman historiques, dans une synthèse adroite et réjouissante. Texte d’une profonde humanité, L’Homme qui mangeait la mort ne saurait laisser indifférent, et séduit sous tous les angles.

 

Alors oui, 12 €, certes… Mais je ne les regrette pas. Et peut-être, un de ces jours, vais-je essayer de lire d’autres œuvres de Borislav Pekić, comme La Toison d’or. On verra bien…

CITRIQ

Commenter cet article

juko 30/09/2011 09:31


Super sujet en tous cas ce livre! Je vais le mettre sur ma pile. Qui comme toi contient de moins en moins de SF, je ne sais si c'est par lassitude, si vraiment ya plus grand chose de valable à se
mettre sous la dent, ou si y'en a jamais eu tant que ça. C'est une question qui se pose!


juko 29/09/2011 22:53


Je suis effrayé! tu lis de moins en moins de littérature de mauvais genre! c'est mal


Nébal 30/09/2011 06:29



Mais non, mais non...



amen 29/09/2011 12:04


Bonjour, et merci pour la chronique!
Pour info, il existe aussi de l'auteur un superbe "temps du miracle" sorti dans les années 90 au serpent à plume, qui consiste en une ré écriture du nouveau testament incroyable...


Nébal 29/09/2011 12:16



Noté !