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"L'Homme Squelette", de Tony Hillerman

Publié le par Nébal

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HILLERMAN (Tony), L’Homme Squelette, [Skeleton Man], traduit de l’anglais (États-Unis) par Danièle et Pierre Bondil, Paris, Payot & Rivages, coll. Noir, [2004, 2006] 2008, 289 p.

 

Je dois me rendre à l’évidence : si Blaireau se cache n’avait en soi rien d’un roman extraordinaire, il a cependant fait plus qu’attiser ma curiosité. Aussi, quand l’occasion s’est présentée de lire d’autres enquêtes de Joe Leaphorn et Jim Chee, je n’ai guère hésité, quand bien même j’ai pris ce qui m’est tombé sous la main, là où, semble-t-il, il serait plutôt recommandé, même si chaque volume est indépendant et s’ils ont été publiés en français dans le désordre, de les lire dans l’ordre chronologique.

 

Pourquoi continuer, et aussi vite ? Deux raisons à cela : tout d’abord, le fait est que ça se lit bien, et que c’est pour le moins addictif. Mais, surtout, plus j’y pense, et plus je me dis que le nom de Tony Hillerman et les titres de certains de ses romans (je pense notamment à Là où dansent les morts, que je me suis procuré immédiatement après celui-ci, et qui est le deuxième roman de la série) ne m’étaient pas inconnus : je suis en effet à peu près persuadé qu’ils figuraient dans les conseils de lecture que nous avaient donnés notre (excellent) professeur d’ethnologie juridique lors de ma première année de DEUG Droit (ça remonte…), comme de bons exemples d’introductions ludiques à l’ethnologie…

 

Et si cette dimension était déjà assez marquée dans Blaireau se cache, elle l’est encore plus dans L’Homme Squelette, pour mon plus grand plaisir. Par contre, je ne qualifierai pas ce roman de polar, ou à peine : l’intrigue policière est en effet très limitée, et le lecteur, à la différence des personnages, qui naviguent dans le brouillard (façon de parler…), a rapidement toutes les clés en main ; on parlera plutôt de thriller, ce qui n’est d’habitude guère pour me plaire, voire de survival (si) pour la deuxième partie du roman – et ça, ça me parle déjà beaucoup plus.

 

Le roman se veut une illustration de la « croyance navajo en l’interconnexion universelle des choses » (p. 13), que l’on peut présenter ainsi (p. 14) :

 

« Un vent chaud et violent fatigue les oiseaux qui s’arrêtent de voler. Il y en a un de trop qui se pose sur la branche. Elle casse, tombe dans la rivière dont elle dévie le cours. Le courant sape la berge, provoque un glissement de terrain qui obstrue le lit, inonde la vallée, modifie la flore, ce qui, par voie de conséquence, modifie la faune, et les peuplades qui subsistaient grâce à la chasse aux cervidés sont contraintes d’émigrer. Quand on réfléchit en revenant au point de départ de tout ça, on peut en attribuer la responsabilité au vent. »

 

C’est ainsi que l’affaire criminelle au centre de L’Homme Squelette, qui prend place de nos jours, trouve son origine dans une catastrophe aérienne (authentique, de même que le fait divers qui a inspiré Blaireau se cache) qui a eu lieu un demi-siècle plus tôt, le 30 juin 1956, quand deux avions sont entrés en collision au-dessus du Grand Canyon ; ce fut la pire catastrophe aérienne de son temps, il n’y eut aucun survivant. Et l’événement influença les légendes locales, créant de nouveaux mythes…

 

Presque cinquante ans plus tard, un jeune Indien Hopi un peu simplet, Billy Tuve, par ailleurs cousin de Cowboy Dashee, se pointe l’air de rien chez un prêteur sur gage de Gallup et échange un diamant… contre 20 dollars. Le directeur de l’établissement, intrigué, fait estimer la pierre : elle en vaut 20 000 ! Or a eu lieu peu auparavant un braquage dans une bijouterie, qui a mal tourné, et qui a fait une victime : Billy Tuve est immédiatement suspecté et arrêté. Mais il clame son innocence : il prétend en effet que le diamant – qu’il pensait être un faux – lui a été donné en échange... d’une pelle par un mystérieux Indien vivant au fond du Grand Canyon… Alibi plus que douteux. Mais Cowboy Dashee est persuadé de l’innocence de son cousin, et entend bien la démontrer, avec l’aide de son ami Navajo Jim Chee, par ailleurs sur le point d’épouser (enfin !) Bernie Manuelito.

 

Quant au Légendaire Lieutenant Joe Leaphorn, retraité, il est également mis au courant de l’affaire ; et, lors d’une superbe scène à l’ambiance quasi fantastique, on lui fait un récit qui n’est pas sans évoquer celui du simplet Billy Tuve… Y aurait-il un Indien qui distribuerait des diamants au fin fond du Grand Canyon ? Et l’ethnologue Louisa Bourebonette d’évoquer les mythes Hopis et leurs « transformations » après la catastrophe de 1956 : tout cela aurait-il un lien avec le culte de Masaw, l’Homme Squelette, celui qui a appris aux Hopis, à l’origine des temps, à ne pas craindre la mort… et qui, à certains égards, l’incarne ?

 

Oui, il y a bel et bien des diamants au fond du Grand Canyon ; des diamants, dans une mallette, attachée à un bras gauche déchiqueté… que deux partis se disputent dans une impitoyable et complexe querelle successorale. Joanna Craig, la fille du défunt, entend bien retrouver ce bras, afin d’établir sa filiation et de récupérer son héritage, spolié par une peu scrupuleuse fondation prétendument caritative ; Chandler, une sorte de détective retors employé par cette fondation, est chargé de l’en empêcher par tous les moyens, et mettrait volontiers la main sur les diamants ; tandis que ces derniers seraient le seul moyen, pour Jim Chee, Cowboy Dashee et Bernie Manuelito, d’innocenter Billy Tuve.

 

Et tout ce beau monde de prendre la direction du Grand Canyon, complètement ignorant des intentions des autres, pour une excursion qui ne s’annonce pas exactement sous les meilleurs auspices, tandis que plane sur leur tête l’ombre énigmatique de l’Homme Squelette, et que le tonnerre gronde…

 

Si l’intrigue « policière » est un peu convenue (j'en ai dit beaucoup, certes, mais je ne crois pas que l'on puisse parler de spoilers pour autant : toutes ces révélations arrivent ou se devinent très vite), force est de reconnaître que tout cela fonctionne très bien, comme une mécanique bien huilée. Tony Hillerman a un réel don pour happer le lecteur, avec son style sobre, allant à l’essentiel, et sait tirer au mieux parti de ses atouts, que ce soit dans l’élaboration de personnages solides et bien caractérisés (Leaphorn est en retrait, mais ses apparitions sont toujours un plaisir, et sa scène avec Shorty McGinnis est d’anthologie), ou dans l’évocation détaillée et réaliste des décors sublimes des « Four Corners » – ici, le Grand Canyon, faut dire… Il sait par ailleurs, à l’occasion – vers la fin du roman, ici – faire preuve d’un vrai talent pour le suspense, sans trop user des gimmicks propres aux thrillers, ce qui est assez remarquable.

 

Mais c’est bien évidemment l’aspect ethnologique de L’Homme Squelette qui, d’un divertissement simplement sympathique, fait un roman tout à fait recommandable. Les nombreux éléments se rapportant, ici, essentiellement à la religion, et principalement aux mythes Hopis, sont passionnants, et ne font jamais l’effet de digressions arrivant comme un cheveu sur la soupe : bien au contraire, elles s’imbriquent avec une grande finesse et un indéniable naturel dans l’intrigue. Nul didactisme n’est à craindre, du coup. Enfin, la réflexion sur les transformations incessantes des mythes, encore de nos jours – ici notamment du fait de la catastrophe aérienne de 1956 – sont tout à fait saisissantes et du plus grand intérêt.

 

 Au final, L’Homme Squelette, sans être encore le grand roman que j’attends de la part de Tony Hillerman, se révèle à mes yeux bien plus concluant que Blaireau se cache. Je crois bien avoir chopé le virus… Et je sens que ma lecture prochaine de Là où dansent les morts, qu’on m’a vanté (et dont je suis donc à peu près certain d’avoir déjà entendu parler, pour le plus grand bien), ne va rien arranger à l’affaire. Misère…

CITRIQ

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D

Hillerman, c'est un des rares auteurs qui me fait me sentir "chez moi" - donc chez lui - dès le premier paragraphe. parfois, la sauce ne prend pas, mais quand elle prend (Coyote Attend, par
exemple, assez radical dans la non-intrigue policière) c'est vraiment très très bon.


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L

Aucun n'est ''grand'' mais tous sont bons

Le Papou


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N

C'est bien. Continue sur ta lancée, il y a aussi le vent Sombre, le Peuple des Ténèbres, Femme qui écoute, Coyote Attend, ...


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