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"L'Impasse-temps", de Dominique Douay

Publié le par Nébal

L-Impasse-temps.jpg

 

 

DOUAY (Dominique), L’Impasse-temps, Montélimar, Les Moutons électriques, coll. Hélios, [1980] 2014, 190 p.

 

Dominique Douay figure sans doute parmi les grands noms de la science-fiction française des années 1970-1980, mais je n’avais encore jamais eu l’occasion de le lire. J’étais tombé sur un certain nombre de ses ouvrages en occasion, et étais curieux (notamment du fait de la réputation un tantinet dickienne du monsieur), mais ne savais pas par où commencer. Heureusement, l’auteur a connu tout récemment comme une résurrection dans la collection Hélios que les Moutons électriques partagent avec les autres Indés de l’Imaginaire ; sont ainsi parus deux titres, L’Impasse-temps dont je vais vous causer aujourd’hui, ainsi que Car les temps changent dont je vous causerai probablement un de ces jours. L’excellente réputation de ces deux courts romans (on m’en a dit vraiment, vraiment beaucoup de bien, et des gens a priori de goût) ne m’a guère laissé le choix : oui, il était bien temps de m’y mettre.

 

L’Impasse-temps tout d’abord, donc (c’est en effet celui dont on m’a le plus parlé). Ce roman paru initialement en 1980 oscille entre fantastique et science-fiction, en partant d’un postulat aussi improbable que riche de possibilités. C’est le récit à la première personne de Serge Grivat, un dessinateur de bande-dessinée, et comme de juste un loser. D’ailleurs, dès la première page, il se fait larguer comme une petite merde (qu’il est) par sa copine ; enfin, plus ou moins sa copine : en fait, une coucherie quand il monte à Paris, lui qui vit à Aubenas (un provincial : c’est vraiment un loser). Grivat fait dans la mesquinerie (on aura l’occasion d’y revenir), et se barre en laissant l’addition à son « ex ». Il arpente Paris en monologuant dans sa petite tête, et rentre à son hôtel miteux.

 

Et c’est alors que sa vie bascule, quand, afin d’allumer une cigarette, il plonge la main dans sa poche, et en ressort un briquet qu’il n’avait jamais vu auparavant, et dont il ne sait pas comment il a bien pu atterrir là. Sauf que ce n’est pas vraiment un briquet. En effet, quand Grivat appuie sur le bouton, nulle flamme ne sort ; mais le temps autour de lui se fige. Il continue de s’écouler normalement pour lui, mais tout autour de lui s’immobilise.

 

Une conclusion à laquelle Grivat ne parvient pas immédiatement, lui qui parcourt d'abord toute une série d’hypothèses, hésitant notamment entre une étrange fin du monde et sa propre mort. Il lui faut bien, pourtant, se rendre enfin à l’évidence, devant ces objets et ces personnes qui restent figés dans leur lancée au mépris des lois de la pesanteur. Et quand il use de nouveau du « briquet », tout reprend exactement comme si de rien n’était, alors qu’il a passé plusieurs heures à tourner et virer dans ce monde immobile.

 

La prise de conscience est progressive, mais Grivat découvre enfin l’immense pouvoir qui est désormais en sa possession, et qui fait de lui un être unique (enfin, à supposer qu’il n’existe pas d’autres « briquets » du genre…). Mais ce maître du temps est mesquin (donc), et use de ce don extraordinaire de manière finalement très banale. En commençant par regarder sous la jupe des femmes, le petit voyeur… Puis il en vient à organiser des mises en scène à base de nu, qui ridiculisent ses concitoyens. Mais ce n’est qu’un début. Les étapes suivantes, fort logiquement, sont plus évidemment criminelles. Vol et viol… Grivat use et abuse de son pouvoir au mépris des autres comme de la loi. La spirale infinie est enclenchée, qui ne sera pas sans conséquences, pour lui comme pour le monde qui l’entoure dès lors qu’il reprend son cours…

 

Commençons par dissiper un fâcheux malentendu. En gros caractères, sur la quatrième de couverture, on peut lire ceci, signé Jean-Pierre Andrevon : « Gigantesque éclat de rire grinçant et dévastateur. » Euh… On n’a pas dû lire le même livre. Ou alors le sieur Andrevon a vraiment un humour bizarre. Ou alors c’est moi qui n’ai pas d’humour… Non, franchement, non : ce livre n’a absolument rien de drôle. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’humour (et encore…), mais on se contentera du qualificatif de « grinçant ». Là, à la limite. Mais un « gigantesque éclat de rire » ? Non. Franchement, non. Au sortir de l’hilarant (là, oui) Dieu vous bénisse, monsieur Rosewater de Kurt Vonnegut, le contraste était même flagrant… Non, on peut dire bien des choses de L’Impasse-temps, mais certainement pas qu’on rigole comme un bossu à sa lecture.

 

Malentendu, donc. Et j’ai cru pendant un moment que le malentendu se prolongerait de manière plus gênante, en ce que je n’avais pas l’impression de lire un aussi bon bouquin que ce qu’on m’en avait dit. C’est qu’on m’avait amplement vanté la chose, aussi ; peut-être pas jusqu’à parler de chef-d’œuvre, mais en m’assurant tout de même que c’était vraiment vachement super hyper bien. Et je n’avais pas cette impression ; je peinais même un peu, à vrai dire ; j’ai trouvé le début vraiment très bavard (beaucoup trop, à mon sens, même si ça fait partie du jeu) ; et, par la suite, je n’ai pu m’empêcher de trouver ce conte moral un tantinet pontifiant…

 

Maintenant que j’ai fini ce roman, je peux même confirmer, d’une certaine manière : oui, c’est bavard et pontifiant. Si. Mais ça n’en est pas moins intéressant. Je n’ai aucun doute sur le fait que L’Impasse-temps est un bon livre ; mais il n’est pas aussi bon que ce qu’on m’en avait dit, non, et j’en suis du coup le premier désolé…

 

Il est une dimension qui m’a paru intéressante, néanmoins, et dont je n’ai longtemps su que penser, et c’est le caractère passablement antipathique et assurément mesquin (oui, je me répète) du narrateur. Serge Grivat est en effet à baffer. Il l’est d’autant plus qu’il maquille son égoïsme et sa triste banalité derrière des prétentions artisteuses teintées d’une supposée subversion. Quand il réalise ses mise en scène et prend des photos pour les immortaliser, Grivat pense se la jouer vaguement sadienne (le Divin Marquis est fort logiquement cité ; tiens, à ce propos, je vais bientôt vous entretenir des Contes étranges, je suis en plein dedans…). Mais il est loin d’avoir le panache et la classe des libertins qui parcourent l’œuvre du Donatien Alphonse François… C’est un petit joueur, qui entend justifier son égoïsme et ses crimes divers mais pas si variés que ça par des considérations pseudo-philosophiques, oui, mais en manquant d’assurance dans sa démarche ; il a quelques remords, notre maître du temps… mais les gomme bien vite de la manière la plus pathétique qui soit. Une dimension qui m’a paru intéressante, donc. Notamment dans sa critique ambiguë de la pseudo-subversion que ne cesse de revendiquer Grivat. Je dois dire que j’avais un peu peur à ce propos, ayant souvent entendu cataloguer Dominique Douay comme auteur de « SF politique » (argh), et craignant vaguement d’y lire une bourrinade quelconque, faussement punk et anarchisante, mais finalement simplette. Il se montre heureusement bien plus subtil que ça, et si son narrateur tombe volontiers dans ces travers au fur et à mesure de l’accomplissement de ses petites bêtises ineptes, l’auteur quant à lui garde une salutaire distance teintée d’ironie, qui fait finalement la force de son roman.

 

Car, sans faire de L’Impasse-temps quelque chose d’aussi bon que ce qu’on m’en avait dit (donc), je ne peux que reconnaître l’astuce de Dominique Douay dans le traitement de son sujet, exploré de fond en comble (peut-être un peu à l’excès ? je ne sais pas, finalement). Le conte moral a l’air un peu convenu vu de loin, mais sort renforcé du choix d’une première personne aussi antipathique et pathétique. Et, dans les dernières pages, l’auteur a finalement su me surprendre, alors qu’il ne faisait guère qu’aller au bout de sa démarche, en somme…

 

 Au final, L’Impasse-temps constitue donc un bon roman. Pas indispensable, non, mais bon assurément. Au dessus du lot, probablement. J’y ai longtemps vu une légère déception (mais n’essayais-je pas de m’en convaincre en raison d’un bête esprit de contradiction ?), mais celle-ci est sans doute toute relative, et largement atténuée avec le recul. Cette fable m’a en tout cas suffisamment convaincu (malgré tout) pour que je tente prochainement l’expérience de Car les temps changent, qu’un avis autorisé m’a dit être meilleur ; on verra bien…

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Z
Pour moi aussi, un excellent souvenir de lecture, il y a vingt ans, dans l'édition Présence du futur ; un des romans que je me rappelle le plus précisément, ce qui montre qu'il m'a marqué.
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V
Ah tiens, voici sans doute ma première expérience de SF française. J'en ai gardé un bon souvenir, teinté surtout de nostalgie (de cette époque bénie où je dévorais tout ce qui avait un rapport avec
mon genre de prédilection), mais je crois qu'il avait surtout su titiller le côté subversif qui fascine quand on est plus jeune. Je ne l'ai pas relu depuis très longtemps, mais j'ai relu Douay et
le gars a du style.
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E
J'ai trouvé "Car les temps changent" plus frustrant personnellement.
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