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"L'Opéra de Shaya", de Sylvie Lainé

Publié le par Nébal

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LAINÉ (Sylvie), L’Opéra de Shaya, préface et interview de Jean-Marc Ligny, Chambéry, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2014, 177 p.

 

J’imagine que c’est ressorti notamment de mes comptes rendus consacrés aux trois précédents recueils de Sylvie Lainé, Le Miroir aux éperluettes, Espaces insécables et Marouflages, mais j’aime vraiment beaucoup ce que produit cet auteur rare et précieux (c’est pas du luxe ?), spécialisé dans la nouvelle. Elle est pour moi, et de très, très loin, une des meilleurs nouvellistes de la SF française (à vrai dire, là, tout de suite, je ne vois pas qui pourrait rivaliser ; Thomas Day, peut-être ; sans doute Serge Lehman du temps où il écrivait, Léo Henry aussi en plus borderline… je n’ai pas d’autres noms en tête pour l’instant, désolé). Et c’est pas pour faire de la lèche, non, non. Je n’irais d’ailleurs pas jusqu’à parler de chef-d’œuvres absolument parfaits – il y a parfois un petit truc que je trouve un brin dommageable, mais c’est généralement tout à fait anecdotique en regard de la qualité globale. N’empêche, je me joins volontiers au concert de louanges qu’elle suscite à peu près partout sur son passage ; lisez Sylvie Lainé, c’est de la bonne.

 

L’Opéra de Shaya est donc le quatrième recueil de nouvelles de Sylvie Lainé, de nouveau chez ActuSF. Il comprend quatre textes composés entre 2012 et 2014, dont la longue novella (format peu commun chez cet auteur prisant la forme courte) qui lui donne son titre. Seulement deux inédits sur ces quatre textes, par contre (heureusement, la novella en fait partie) ; mais peu importe, je relis Sylvie Lainé avec plaisir – j’y reviendrai.

 

Un recueil qui frappe par sa cohérence, rarement aussi évidente dans une collection de nouvelles. Les quatre nouvelles lorgnent du côté du space opera (genre dont elle regrette dans l’interview en fin de volume qu’il soit aujourd’hui un brin délaissé – je n’en suis pas si sûr, perso, mais bon), ou peut-être plus exactement du planet opera, si l’on tient à pinailler. Mais participe plus encore de cette cohérence si frappante une grande unicité dans les thèmes, que l’on retrouve de nouvelle en nouvelle, le principal étant l’échange – mais on notera aussi un goût pour les écologies extraterrestres les plus « autres », qui joue beaucoup pour la réussie frappante de l’ensemble. Enfin, si la science-fiction de Sylvie Lainé a généralement quelque chose d’assez lumineux (sur la corde raide, le risque étant grand de tomber dans la niaiserie, mais son talent lui permet d’éviter avec brio cet écueil), on trouve cependant dans tous les textes composant L’Opéra de Shaya une très vague ambiguïté, rendant le tableau plus sombre au fond (et donc plus juste ?) : l’échange, thème central donc, n’est jamais loin de l’exploitation et de l’oppression… Sylvie Lainé, dans l’interview finale, se qualifie de « plutôt optimiste », mais après avoir exposé des vues qui pourraient la faire passer pour pessimiste, ce qui correspond bien au fond du recueil.

 

On commence donc avec la novella inédite « L’Opéra de Shaya ». So-Ann peine à trouver sa place dans la galaxie colonisée par l’humanité, d’autant qu’elle est née à bord d’un vaisseau. Partout, l’implantation humaine sur des mondes parfois hostiles a entraîné une éradication des spécificités locales ; mais l’intégration dans les colonies n’en est pas plus aisée, du fait notamment du développement de pratiques sociales fondées sur rien, plus ou moins ridicules, et qui se muent bien vite en traditions insupportables, ce que l’on voit bien sur Flog6 au début. So-Ann est ainsi contrainte d’errer sans cesse… jusqu’à ce qu’on lui confie un précieux secret : l’existence d’une planète où tout est harmonie, et qui a pour nom Shaya. Elle parvient à s’y rendre, et découvre un monde étonnant, et sans doute très original : oui, l’harmonie est ici essentielle, ce qui se justifie par le caractère évolutif de la structure génétique des autochtones, qui s’adaptent sans cesse à ce qu’ils croisent, et manifestent une empathie au premier abord extrême. Au premier abord… « L’Opéra de Shaya » est à n’en pas douter une réussite, et cela tient notamment à la superbe écologie extraterrestre qui y est détaillée avec un sens du détail presque maniaque, non, disons vancien. La réflexion sur l’harmonie et l’intégration est belle, profonde et juste, intelligente dans tous les sens du terme. J’ai en outre apprécié la subtile ambiguïté qui imprègne (eh eh) la novella, et qui lui évite de sombrer dans la naïveté (ce que l’on redoute à plusieurs reprises, tant Sylvie Lainé joue ici un jeu dangereux, façon baba-cool). J’ai un peu redouté le nécessaire retournement final, à cet égard, mais il est parvenu à me surprendre… Un tout petit bémol, toutefois, quasiment insignifiant : la plume m’a paru un peu moins élégante que d’habitude, notamment en raison de quelques répétitions et phrases alambiquées abusant de la virgule ; défaut de relecture ? Peu importe : le bilan est globalement très positif.

 

J’avais déjà lu « Grenade au bord du ciel » dans Utopiales 13, mais je l’ai relue avec grand plaisir. Nous avons ici une équipe d’explorateurs humains qui découvrent un astéroïde artificiel en orbite autour d’une planète passablement primitive, et qui décident d’en apprendre davantage (en y allant comme des bœufs). L’ambiguïté est cette fois encore plus subtile, mais dans le prolongement direct de la novella précédente, et m’a paru très intéressante. « Nous sommes une espèce vivante, et tout ce qui est vivant avance et marche, et bouge et se transforme. Ce qui ne bouge plus est mort. » Cette morale – qui a comme de juste sa contrepartie – me parle : dans l'absolu, je tends en effet à partager grandement ce point de vue, et j'abhorre en tout cas la réaction et ne comprends tout simplement pas le conservatisme et l'attachement aux traditions. Mais là il y a un petit truc qui gêne, tout de même (que je ne révèlerai pas ici, bien sûr...) ; très intéressant, oui. Je lui reprocherais juste, pour pinailler là encore, une fin peut-être un poil expédiée… Mais peu importe, vous dis-je.

 

Suit « Petits arrangements intra-galactiques ». Cette nouvelle figurait déjà dans l’anthologie « positive » de Laurent Gidon Contrepoint (également chez ActuSF ; je l’ai, mais n’ai pas encore eu l’occasion de la lire…). Cette nouvelle « légère » (mais pas si légère que ça, remarque à bon droit Jean-Marc Ligny dans sa préface) prête largement à rire, ce qui fait du bien, d’autant que le thème de l’échange y est là encore fort bien traité, et que nous avons droit à une écologie extraterrestre très réussie (avec des sapinous). C’est aussi sans doute, de ces textes, celui où la violence de l’exploitation par l’homme de ce qu’il ne comprend pas ressort le plus, paradoxalement… Et tout cela simplement parce que nous y suivons un homme échoué sur une planète quasiment inconnue, et qui cherche à bouffer. Reste à savoir quoi… Assez remarquable dans son genre.

 

Le recueils se conclut enfin (non, déjà ?) sur « Un amour de sable » (inédit), avec là encore une belle écologie étrangère, là encore un développement, poussé ici jusque dans ses moindres recoins, de la thématique de l’échange… avec là encore un fond d’exploitation bornée, et un retournement plus « cruel », pour reprendre le qualificatif employé dans l’interview. Cette histoire, en apparence seulement simple voire convenue, de scientifiques humains décortiquant le sable recouvrant une planète tout juste explorée, constitue à nouveau une vraie réussite. C’est aussi, ai-je l’impression, celle où le style est le plus travaillé (mais Jean-Marc Ligny dans sa préface vante les « plumes invisibles », alors je sais pas…).

 

Une fois de plus, avec L’Opéra de Shaya, Sylvie Lainé nous livre un très bon recueil qui confirme tout le bien qu’on pensait déjà d’elle. Une science-fiction subtile et intelligente sans être pontifiante, qui sait se montrer authentiquement dépaysante et parfois émouvante, assez lumineuse mais jamais totalement… Oui, Sylvie Lainé est bien l’une des meilleures nouvellistes de la SF française, je l’ai dit maintes fois et le redis encore une fois, histoire de. La concurrence ? Quelle concurrence ? Eh. N’empêche : si vous avez aimé les trois précédents recueils (y a pas de raison), vous pouvez vous précipiter sur ce petit nouveau. Il ne constitue peut-être pas la meilleure des portes d’entrée à la production de Sylvie Lainé (je n’en sais rien, à vrai dire), mais les novices auraient également tout intérêt à se procurer la chose.

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V
C'est une très bonne porte d'entrée (j'ai commencé par là ^^)
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M
C'est un très bon recueil, qui a toutes les qualités sus-décrites. En même temps, j'ai tellement absolument adoré les précédents, "Marouflages", "Le Miroir aux esperluettes" etc.. du coup, ce que
je conseille, c'est de lire l'intégrale de cet auteur !
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E
Je cherchais un petit bouquin à lire... Tu m'as convaincu, je passe ce recueil sur le haut de la pile et l'attaquerai dès demain.
Merci.
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