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"La Catastrophe des mines de Courrières"

Publié le par Nébal

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La Catastrophe des mines de Courrières. Récits & témoignages, édition établie par Virginie Debrabant et Karine Sprimont, illustrations de Sarah d’Haeyer, introduction d’André Dubuc, Paris, L’Œil d’or, coll. Mémoires & miroirs, 2006, 151 p.

 

10 mars 1906, les mines de Courrières, dans le Pas-de-Calais. Au petit matin, 1697 mineurs sont descendus au fond. Mais une violente explosion dans un des puits déclenche un « coup de poussière », pour des raisons encore mal comprises. En quelques secondes, cent dix kilomètres de galeries sont affectés et les « mauvais gaz » se répandent. On comptera 1099 morts, c’est une des pires catastrophes minières de tous les temps. L’émotion est vive, et le drame suscite bientôt une grève qui restera dans les mémoires… mais aussi une solidarité internationale inattendue, en provenance d’Allemagne, qui légitime un vibrant éditorial de Jean Jaurès dans L’Humanité.

 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En effet, vingt jours plus tard, treize mineurs que l’on croyait morts refont surface, par leurs propres moyens (les opérations de secours ont été limitées, et les ingénieurs ont tôt décidé de « boucher » les puits pour sauver la mine…). Ces « rescapés » ont connu un véritable enfer, survivant tant bien que mal, à peu de choses près sans nourriture et sans eau, contraints à mâcher du bois et à boire leur urine, dans le noir, au milieu des cadavres, par 300 mètres de fond. Quatre jours plus tard, on découvre un quatorzième rescapé isolé. Ce petit ouvrage raconte leur effroyable odyssée, au travers des récits qu’ils en ont livré à l’époque.

 

Passons sur les brefs compte rendus de la catastrophe en elle-même. L’affaire commence vraiment quand le gros quotidien Le Matin publie, en plusieurs épisodes racoleurs au possible, le récit de deux des rescapés, Henri Nény et Charles Pruvost (dont le fils Anselme figure également parmi les rescapés – « M’garchon ! »). Cette histoire est déjà en tant que telle époustouflante. Mais Nény (surtout) et dans une moindre mesure Pruvost se donnent le beau rôle, se posant en meneurs des rescapés, en braves mineurs qui ont su affronter l’adversité pour survivre et sauver leurs camarades.

 

Version qui sera contestée ultérieurement… Une publication rassemble d’autres témoignages de rescapés qui, au contraire, font du « méridional » Nény un imposteur, et même, à vrai dire, non seulement un lâche, arguant d’une blessure pour fuir les dangers, mais une ordure manipulatrice, tyrannisant un galibot réduit à un quasi-esclavage (Pruvost est par contre loué, malgré sa contribution au Matin ; on le suppose lui aussi manipulé). Et des témoignages individuels semblent également confirmer cette thèse…

 

Dès lors, cette compilation de « récits & témoignages » est intéressante à plus d’un titre. Il y a tout d’abord, bien sûr, le récit en lui-même du calvaire des rescapés et de leur improbable survie ; récit poignant et horrifiant, où l’espoir et le désespoir se relaient, et riche en séquences édifiantes : ainsi, le sort réservé au cheval de Couplet (lequel a toujours gardé le silence sur cette question), abattu pour nourrir les mineurs, mais après de longues tergiversations quant à la légitimité de la mise à mort de cette « pauvre bête », victime elle aussi du tragique événement… y compris pour des raisons tenant à sa propriété ! Quelles que soient les versions, on vibre pour le sort des rescapés ; on a l’impression, au fil des récits, de ressentir leur peur, leur faim, leur soif… L’immersion est totale.

 

Mais la diversité des regards, et donc des versions, est également des plus intéressantes : au-delà de la seule opposition entre le récit de Nény et Pruvost dans Le Matin, d’une part, et la brochure éditée par les autres survivants un peu plus tard, d’autre part, les témoignages se recoupent difficilement, si ce n’est dans les grandes largeurs. Impossible, au fond, de savoir ce qui s’est vraiment passé… La mémoire plus ou moins fiable (pourtant étonnamment précise pour ce qui est du chemin parcouru dans ce labyrinthe de galeries plongées dans les ténèbres), les intérêts en jeu (y compris politiques), les amitiés et les haines, suscitent autant de versions contradictoires. Mais la « presse parisienne » est largement vilipendée, qui exploite avec un cynisme hélas toujours d’actualité le drame, en le « feuilletonisant », quitte à travestir la « vérité » en sélectionnant arbitrairement des « héros », véhicules utiles à l’édification des masses avides de sensationnalisme. Le rôle des journalistes, parisiens ou locaux, est ici fondamental : en relatant l’événement, et en « adaptant » le verbe hésitant des rescapés (dont seuls les témoignages individuels, notamment celui de Couplet, donnent une idée véritable), ils le trahissent largement ; et le simple récit de se transformer, selon les cas, en histoire édifiante ou en charge virulente.

 

Ouvrage passionnant, La Catastrophe des mines de Courrières l’est ainsi à plus d’un titre : au premier degré, le lecteur – sans doute un peu voyeur – est transporté par le drame et ses péripéties hors du commun ; mais au-delà, il est également amené à s’interroger sur la fiabilité des témoignages en pareil cas, notamment du fait de l’intervention de la presse, prompte à travestir les faits pour en rajouter une couche, déguiser certains aspects et mettre en lumière d’autres. C’est la notion même de « témoignage » qui est dès lors questionnée. Somme de documents rares qui gagnent à être comparés avec attention, La Catastrophe des mines de Courrières s’élève ainsi au-delà du seul fait-divers, aussi tétanisant soit-il, pour esquisser une réflexion plus ample et autrement riche d’enseignements. Remarquable.

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