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"La Clef. La confession impudique", de Junichirô Tanizaki

Publié le par Nébal

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TANIZAKI (Junichirô), La Clef. La confession impudique, [Kagi], nouvelle traduction du japonais par Anne Bayard-Sakai, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1956, 1998, 2003] 2008, 195 p.

 

La Clef de Junichirô Tanizaki est un classique de la littérature érotique qui me faisait de l’œil depuis pas mal de temps déjà. Érotique, cette fois, est le mot juste : rien de pornographique dans ce texte – quand bien même il semblerait que des âmes chastes l’aient prétendu lors de la parution du livre… –, à la différence, par exemple, des écrits « ésotériques » de Sade ou du Château de Cène. Si la sexualité est bel et bien au cœur de l’ouvrage, si tout le roman tourne autour de ce thème, ce n’en est pas moins en usant d’un langage très chaste et en procédant par allusions. C’est après tout le principe même de ce roman, qui a pour thème, entre autres, les difficultés de communication et de compréhension en matière sexuelle, avec l’hypocrisie et les non-dits que cela implique.

 

L’intrigue tourne autour de quatre personnages : un professeur d’université quinquagénaire, sa femme quadragénaire Ikuko, leur fille Toshiko, et M. Kimura, à l’origine destiné à épouser la demoiselle. La vie sexuelle du couple formé par le professeur et sa femme n’est guère satisfaisante, ni pour l’un, ni pour l’autre. Ikuko, élevée de manière très traditionnelle, est à la fois extrêmement prude et animée d’une passion dévorante confinant à la nymphomanie. Le professeur, quant à lui, se fait vieux, et n’a plus sa virilité d’antan ; qui plus est, il ne trouve guère moyen d’assouvir ses fantasmes auprès de son épouse, qui n’entend faire l’amour que de manière « orthodoxe ».

 

C’est alors qu’un stratagème se met en place. Depuis des années, le professeur tient un journal intime, et est persuadé que sa femme le lit en cachette. Jusqu’alors, il n’avait jamais abordé les questions d’ordre sexuel dans son cahier ; mais, au 1er janvier, il décide que cela va changer. Et, laissant traîner la clef du tiroir où il range son journal, il invite en gros sa femme à le lire… Elle, de son côté, se met également à tenir un journal intime… et est bien évidemment persuadée que son époux le lit en cachette. Chacun le nie, bien sûr… dans l’espoir que l’autre le lise.

 

Le roman est ainsi composé de deux journaux intimes qui se répondent plus ou moins, celui de l’époux en italiques, celui de la femme en romains. L’alternance des deux voix est remarquable, et chaque texte traduit bien la riche et complexe personnalité de « son auteur ».

 

Le problème, pour le professeur, est de trouver un stimulant. Il en trouve un d’incomparable : la jalousie. C’est ainsi que M. Kimura entre véritablement dans l’histoire : le professeur va chercher à le rapprocher de sa femme si « vertueuse », et y trouver la force de lui donner du plaisir et d’en retirer lui-même.

 

Dans un premier temps, ainsi, le professeur s’arrange pour faire boire sa femme, qui ne tient pas l’alcool, en compagnie de M. Kimura, afin de profiter ensuite dans son évanouissement de la beauté de son corps nu qu’elle lui cache en temps normal. Sur le conseil (non explicite, bien sûr, et étrangement bienvenu) de M. Kimura, il va jusqu’à prendre des photos de sa femme nue, dans toutes les positions, d’abord avec un Polaroïd, puis avec un Zeiss Ikon… demandant alors à M. Kimura de développer les photographies. Ce qui ne manque pas d’alimenter le désir de l’étranger, et par là-même d’accroître la jalousie du professeur, et donc son désir et son efficience sexuelle. D’autant que sa femme, dans son sommeil semi-comateux (réel ou simulé ?), tandis que son époux la besogne – la viole ? –, se met à murmurer « M. Kimura »… Mais jusqu’où tout cela peut-il aller ?

 

Rien ne se dit véritablement. Au sein du quatuor, tout n’est que manipulations sournoises et subtilement perverses, chacun semblant dépasser l’autre en fourberie. Et tout passe donc par ces deux journaux intimes, qui nous donnent à voir le développement de l’intrigue selon le double point de vue de l’époux et d’Ikuko.

 

L’adresse narrative de Tanizaki, dont je n’avais rien lu jusqu’à présent, est tout à fait singulière. Le roman, assez bref, et non découpé en chapitres – seuls les journaux, avec leurs dates, divisent le texte –, est un modèle de construction. Il aborde les questions des fantasmes conjugaux et de l’adultère avec une délicatesse rare, qui ne saurait trouver d’égal que chez les plus grands maîtres (j’avoue avoir pensé régulièrement, devant le personnage d’Ikuko, à Emma Bovary, mais peut-être à tort…). Le propos, sous son apparence anodine, est passionnant, et le roman se dévore, dans un sens, comme un bon roman policier, dans lequel chaque témoignage est remis en question… et, parallèlement, des indices, vrais ou faux, sont savamment disséminés au fil des pages. Le lecteur se laisse lui aussi manipuler, et en retire une jubilation non dépourvue de perversité. La Clef tient bien du chef-d’œuvre, dans son genre et au-delà ; on est à vrai dire proche de la perfection : le propos est intelligent et subtil, la forme en parfaite adéquation, le style – double – ô combien savoureux… et le tout est d’une efficacité rare, délicatement émoustillante, et d’une justesse qui, au terme de l’aventure, fait froid dans le dos.

 

Un roman qui n’est guère optimiste quant aux rapports humains, sans doute. Ici, l’hypocrisie règne, la mauvaise foi est l’ultime règle du jeu, et l’érotisme lui-même, diffus, ne saurait être que subtilement « immoral » ou peut-être plus exactement « amoral ».

 

Il est un point, cependant, sur lequel je me pose encore des questions, et qui concerne la figure d’Ikuko (et dans une moindre mesure de Toshiko). Je dois dire que, une fois le livre refermé – sur sa terrible conclusion –, je me suis demandé quelle était au juste la perception des femmes dans ce roman : est-il, à certains égards, misogyne ? J’imagine que cela pourrait se défendre. Faut-il au contraire y voir un sévère réquisitoire contre la morale traditionnelle et en faveur de l’émancipation des femmes ? Cela se tient tout autant. Je penche plutôt pour la seconde possibilité, mais sans aucune certitude…

 

 Quoi qu’il en soit, je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet excellent roman, brillant comme peu le sont. Un classique du genre, un chef-d’œuvre au-delà. Quant à moi, je m’en vais essayer d’approfondir un peu ma découverte de Tanizaki : ce premier contact fut pour le moins fructueux.

CITRIQ

Commenter cet article

thyuig 29/06/2011 12:03


Plonger dans Tanizaki c'est se résoudre à passer l'été en sa compagnie, "le coupeur de roseaux", texte très court, retse l'un de mes meilleurs souvenirs de lecture. 3journal d'un vieux fou", "le
goût des orties", autant de très très bons livres.Le chaînon manquant entre Soseki et Dazai.


Nébal 09/07/2011 17:35



Je note, merci.



Captain Spalding 22/06/2011 23:17


Oh mon Dieu... j'ai déjà vu le Tinto Brass, sans aucun doute son "meilleur film", ou si vous voulez son moins moche. Une sorte de Mort à Venise qui serait mis en scène par Fassbinder, j'ai donc dû
le voir sur M6 assez tard.


Nébal 23/06/2011 06:45



C'est la seule adaptation dont j'avais entendu parler... et je crois même que c'est comme ça que j'ai appris l'existence de cet excellent roman.



Thomas Day 22/06/2011 12:32


Ce livre a été plusieurs fois adapté au cinéma :
http://www.imdb.com/title/tt0071710/
http://www.imdb.com/title/tt0085328/
http://www.imdb.com/title/tt0286743/
http://www.imdb.com/title/tt0122563/