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"La Décimation", de Rick Bass

Publié le par Nébal

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BASS (Rick), La Décimation, [The Diezmo], traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke, Paris, Christian Bourgois – Seuil, coll. Points, [2005, 2007] 2010, 268 p.

 

Je poursuis mon exploration du genre western, cette fois avec un titre très récent. En effet, La Décimation de Rick Bass a été publié originellement en 2005, et écrit au moment de l’invasion de l’Irak par les forces américaines. Pas de hasard : le roman de Rick Bass se veut ouvertement politique, et consiste pour une bonne part en une dissection de la guerre, et de son cortège d’atrocités et d’absurdités. Et il s’inspire, à la base, de faits réels, quand bien même l’auteur a pris avec l’histoire quelques libertés rendues nécessaires pour développer la dimension psychologique de son propos.

 

Le roman débute dans la jeune République indépendante du Texas, quelques années à peine après le célèbre siège d’Alamo et la victoire subséquente des Texans du général Houston sur les Mexicains de Santa Anna à San Jacinto. Les tensions restent vives entre les deux nations, et le Texas fait souvent les frais d’expéditions plus ou moins « régulières » de soldats ou maraudeurs mexicains sur son sol.

 

C’est là ce qui « justifie » l’expédition montée par deux officiers texans, Green et Fisher, l’un incarnant l’amour de la patrie, l’autre la haine de l’ennemi. Il s’agit, avec le consentement ambigu du président Houston, de combattre les incursions mexicaines sur le territoire texan… et éventuellement de franchir la frontière pour se livrer à une expédition punitive chez l’adversaire. La troupe d’irréguliers se constitue dans l’enthousiasme, et le narrateur, âgé d’une quinzaine d’années, n’hésite guère à la rejoindre, de même qu’un de ses camarades d’enfance, chacun s’attachant plus particulièrement aux pas d’un des chefs de l’expédition. Cinquante ans plus tard, le narrateur raconte tout ce qui s’est alors produit, le fiasco invraisemblable (ou inévitable ?) de l’expédition texane, condamnée sans doute dès l’instant où elle a franchi le Rio Grande…

 

Mais, avant cela, la troupe s’est déjà livrée (sur le sol texan, donc !) au pillage le plus éhonté, bien loin de la guerre « civilisée » recommandée dans la lettre contenant les instructions de Houston. Et l’expédition de se diviser de plus en plus, nombreux étant ceux qui la quittent après ces fâcheux désordres, ou qui ne souhaitent pas poursuivre au-delà de la frontière. Mais notre narrateur est un indécis perpétuel, pour son plus grand malheur, et va accompagner Green et Fisher jusqu’au bout…

 

Les irréguliers écument les villages mexicains. Puis, à Mier, c’est l’affrontement avec les forces ennemies. Lors d’une bataille épique (et « glorieuse »…), les Texans massacrent leurs adversaires par centaines, mais finissent par succomber sous le nombre, et sont contraints de se rendre, avec l’assurance qu’ils seront considérés, malgré leur statut douteux, comme des prisonniers de guerre. Le roman prend dès lors une tout autre tournure (après ce point de départ qui n’est pas sans évoquer Méridien de sang de Cormac McCarthy, mais la suite n’a rien à voir, la forme est incomparable, et le propos n’est pas le même), et le narrateur s’étend sur le calvaire enduré par les prisonniers texans au Mexique, entre tentatives d’évasion et travaux forcés (à vrai dire, notre narrateur en vient à construire son Pont sur la rivière Kwaï…). Atrocités et absurdités sont cependant toujours au programme, et trouvent leur expression la plus éloquente dans la pratique barbare du diezmo, la décimation du titre…

 

Le propos de Rick Bass est assurément critique, et on est bien loin ici de la gloriole en technicolor de l’Alamo de John Wayne. L’auteur interroge la naissance du Texas dans le sang, et met en évidence sa part d’ombre la plus répugnante. Le contexte de l’invasion de l’Irak par les troupes américaines laisse bien entendu sa marque sur le roman.

 

Mais il y a plus, et La Décimation est probablement avant tout l’histoire d’hommes dépassés par les événements auxquels ils participent, jeunes couillons engagés de la sorte sur le chemin d’un difficile et douloureux apprentissage, qui les constituera parfois de manière franchement inattendue, ou au contraire, avec un certain sens de la fatalité, les précipitera le long d’une pente qu’ils ont choisie sur un coup de tête… D’où l’identification avec les chefs de l’expédition Green et Fisher (le véritable chef de l’expédition historique est à peine évoqué, et relégué à un rang subalterne pour les besoins du récit).

 

Le sort des prisonniers texans émeut, forcément, malgré les horreurs qu’ils ont pu commettre auparavant. Il faut dire que le diezmo vient largement les compenser, illustration ô combien parlante du règne absurde du hasard en la matière. Les personnages sont ainsi en quête de sens dans un monde qui leur dénie toute réponse satisfaisante…

 

Riche en scènes marquantes, porté par un questionnement plus subtil qu’il n’y paraît au premier abord, La Décimation est à n’en pas douter un bon roman. J’ai cependant eu le tort, probablement, de le lire immédiatement après Méridien de sang, dont il n’a certes pas la puissance, sur le fond comme dans la forme… Forcément, la note est moindre (si tant est qu’il soit pertinent de noter…). Mais je ne doute pas des qualités indépendantes du roman de Rick Bass, lecture assurément enrichissante et pertinente.

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