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"La Maison au bord du Monde", de William H. Hodgson

Publié le par Nébal

La Maison au bord du Monde

 

 

HODGSON (William H.), La Maison au bord du Monde. D’après le manuscrit découvert en 1877 par MMrs. Tonnison et Berreggnog dans les ruines qui se trouvent au sud du village de Kraighten, dans l’ouest de l’Irlande. Reproduit ici avec des notes, [The House on the Borderland. From the Manuscript, discovered in 1877 by Messrs. Tonnison and Berreggnog, in the Ruins that lie to the South of the village of Kraighten, in the West of Ireland. Set out here, with Notes], traduit de l’anglais par Jacques Parsons, préface de Brian Stableford [traduite de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel], Dinan, Terre de Brume, coll. Terres fantastiques, [1908, 1971] 2014, 205 p.

 

Ça fait partie des bonnes nouvelles que j’ai eu lors de mon périples aux Rencontres de l’Imaginaire de Sèvres. Je croyais naïvement que Terre de Brume n’était plus, n’en découvrant plus de nouveautés dans les librairies – les lieux de perdition, plutôt – où je mets régulièrement les pieds, mais c’était semble-t-il une simple question de distribution. Heureusement, donc, Terre de Brume est toujours là. Et même si c’est des Bretons (sale engeance), je leur pardonne beaucoup de choses au vu de leur catalogue, notamment pour leur goût des précurseurs et influences de Lovecraft, parmi lesquels Lord Dunsany, Arthur Machen et William Hope Hodgson, qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui : La Maison au bord du Monde a ainsi été rééditée en avril dernier, et je ne pouvais pas décemment passer à côté.

 

Ce roman – probablement le plus célèbre de l’auteur ? – m’intéressait en effet à plus d’un titre ; je savais notamment – et la quatrième de couverture ne se prive bien évidemment pas de le rappeler – que c’était le roman d’Hodgson que Lovecraft prisait par-dessus tout, ainsi qu’il le clamait haut et fort dans Épouvante et surnaturel en littérature. Et j’étais d’autant plus curieux que je savais que ce roman – semble-t-il un des premiers de l’auteur – s’éloignait du champ d’investigation fétiche d’Hodgson, à savoir la mer. On oublie donc les marins, leurs bateaux et leurs rencontres avec des poulpes et compagnie, ici. Ce qui ne fait que rendre La Maison au bord du Monde plus singulier encore, dans l’œuvre d’Hodgson et au-delà. Le roman est en effet à la fois bien de son temps par certains aspects et constitue un incroyable précurseur par d’autres. S’il n’est pas sans défauts, loin de là (on aura l’occasion d’y revenir), il n’en est pas moins étonnant, et même fascinant en bien des endroits…

 

Deux touristes en Irlande découvrent donc les ruines d’une étrange maison au milieu de jardins sauvages. Cette maison, les autochtones ne la connaissent finalement que peu, à moins qu’ils ne soient avant tout rétifs à en parler. C’est qu’elle a une sale réputation ; on dit même qu’elle aurait été bâtie par le diable… Superstition locale, oui, sans doute, mais qui ne s’en rapporte pas moins à des faits étranges qui s’y sont déroulés, et que nos hardis explorateurs (venus pour pêcher, cela dit…) vont découvrir par le plus improbable (et même grotesque, avouons-le) des biais, en lisant un étrange manuscrit déniché dans les ruines, manuscrit en très mauvais état par endroits et dont l’origine est inconnue.

 

La Maison au bord du Monde constitue ainsi un récit dans le récit, le manuscrit étant reproduit (avec des notes souvent inutiles) entre deux chapitres se rapportant aux actions et impressions de messieurs Tonnison et Berreggnog (le narrateur/éditeur).

 

Avec un titre pareil, la réputation de la demeure en ruines et le sourd sentiment d’inquiétude qui assaille le lecteur dès les premières pages, on pourrait naïvement croire que William Hope Hodgson va se livrer ici à une énième variation sur le thème de la maison hantée. Pas grand-chose à voir, pourtant : le roman se révèle très vite bien plus inventif que ça.

 

Il joue sur deux tableaux bien distincts, presque opposés dans un sens, et pourtant entrelacés dans le manuscrit. Nous avons droit, ainsi, à des visions cosmiques totalement folles, inspirées semble-t-il notamment par l’astronome Camille Flammarion (mais on peut également penser, surtout au cœur du roman, aux tableaux impressionnants accompagnant les plus lointains voyages de l’explorateur dans La Machine à explorer le temps d’H.G. Wells). Et ces visions cosmiques, où l’anticipation scientifique est tellement débridée qu’elle vire au surréalisme, ne pouvaient sans doute que saisir Lovecraft, correspondant bien à sa philosophie du weird ; d’autant qu’il s’agit bien, au travers de ces hallucinations, de susciter l’effroi. Le narrateur, plongé dans un univers fou qui le dépasse et le malmène, croise ainsi des dieux incarnés, entre autres rencontres marquantes, et se rend, effectivement, « au bord du Monde », dans un éprouvant voyage temporel qui le fera assister à la mort de l’univers… J’avouerai cependant que cet aspect n’est pas celui qui m’a le plus parlé dans le roman d’Hodgson ; à vrai dire, si la vision introductive colle une sacrée baffe qui laisse pantois (et évoque donc directement l’œuvre du Maître de Providence, avec de l’avance), celle, beaucoup plus longue, qui intervient en gros à partir de la moitié du livre pour s’étendre quasiment jusqu’à sa fin, m’a paru un peu laborieuse et ennuyeuse, en dépit de quelques beaux tableaux…

 

Non, ce qui m’a vraiment saisi – et même stupéfait – dans La Maison au bord du Monde, c’est sa deuxième dimension horrifique. En effet, entre ses visions, le narrateur inconnu en vient à subir, cloîtré dans son angoissante demeure, l’assaut de mystérieuses et agressives créatures porcines. Celles-ci, à s’en tenir à leur aspect, pourraient être ridicules ; loin de là, elles sont particulièrement effrayantes… Et si j’étais au courant de la dimension « cosmique » de La Maison au bord du Monde, je ne m’attendais certainement pas à y trouver quelque chose d’aussi évocateur, et avec quel brio, du survival moderne, notamment cinématographique (mais pas que : on m’a très justement fait remarquer que cet aspect du roman se retrouvait dans le très chouette La Peau froide d’Albert Sánchez Piñol, livre que j’avais bien évidemment trouvé très lovecraftien quand je l’avais lu, mais qui, pour le coup, doit donc peut-être encore plus à Hodgson – cadre marin y compris…). Bordel, le livre est paru en 1908, tout de même ! Ici, l’auteur est à son meilleur ; et son roman fait vraiment frissonner, que ça faisait un bail que ça ne m’était pas arrivé…

 

Bien entendu, dans les deux cas, le manuscrit suggère par moments la folie du narrateur, même s’il est bel et bien persuadé de voir ce qu’il a vu, et si les découvreurs du texte en viennent à croire à l’authenticité du récit. On peut penser, pour le coup, à La Maison du Diable de Robert Wise… mais avec la même astuce, et en allant bien au-delà ; cette dimension psychologique n’est à vrai dire probablement pas essentielle, et si l’on ne saurait faire l’impasse sur cet aspect, le roman insiste avant tout sur la « matérialité » de l’horreur.

 

Ainsi que je l’ai laissé entendre, tout séminal, effrayant et inventif qu’il soit, le roman de William Hope Hodgson n’est cependant pas sans défauts. Le style assez quelconque n’est probablement pas trop gênant ici… La construction du récit peut interloquer davantage : quand survient la deuxième vision cosmique, le changement de ton perturbe un tantinet… Et surtout, cette deuxième vision m’a paru beaucoup trop longue, et j’ai parfois peiné à la lire jusqu’au bout. Toujours pour ce qui est de la construction, on peut également relever d’assez nombreuses incohérences et invraisemblances (mais elles participent sans doute de la dimension psychologique rapidement évoquée plus haut). On notera enfin, dans cette lignée, que l’artifice du manuscrit ne convainc pas toujours, loin de là… et sombre même à l’occasion dans le ridicule, notamment vers la fin (les dernières lignes en sont pour le moins cocasses).

 

Mais si La Maison au bord du Monde pèche par ces quelques aspects, il n’en demeure pas moins avant tout très étonnant et parfaitement saisissant. Oui, Lovecraft kiffait (si j’ose m’exprimer ainsi), et cela n’a rien d’étonnant : entre l’horreur cosmique et les assauts des hybrides, on est vraiment en plein dans les préoccupations du Maître de Providence. C’est dire combien sa lecture s’impose à tout lovecraftien amateur (et au-delà aussi, rassurez-vous) ; et si Hodgson, découvert semble-t-il tardivement, n’a pas à la différence de Poe, Dunsany et Machen notamment, directement influencé Lovecraft, il en constitue néanmoins avec ce roman – même sans tentacules – un précurseur indéniable, qui mériterait sans doute qu’on le redécouvre et le célèbre bien davantage. En tout cas, je n’en ai pas fini avec lui…

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