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"La Question", de Henri Alleg

Publié le par Nébal

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ALLEG (Henri), La Question, suivi de La Torture au cœur de la Républiquepar Jean-Pierre Rioux, Paris, Minuit, coll. Double, [1958, 1961, 2008] 2010, 92 p.

 

 

 

Un tout petit livre, mais qui fut d'une certaine importance. « Al'instar de J'accuse, ce livre minuscule a cheminé longtemps », pour reprendre la formule de Jean-Pierre Rioux. Et il a ainsi contribué à faire connaître une de ces vérités que l'on préfère généralement cacher, à savoir l'usage de la torture en Algérie au cours des « événements », usage répandu et même systématique. Au nom de la raison d'Etat, les militaires ont ainsi torturé selon bien des procédés – la « gégenne » n'est que le plus connu –, et ce petit livre en témoigne.

 

 

 

Il a dès lors une importance double : c'est d'une part une pièce à conviction, qui affirme la réalité de la torture en Algérie ; c'est d'autre part l'occasion de s'interroger sur ce qui est censé « justifier » la torture dans un Etat de droit démocratique. « Censé », oui, car la torture constitue bien vite une aporie dans l'Etat de droit : son emploi par la République entre en violation nécessaire avec les principes qu'elle est supposée défendre. Dès lors, la torture constitue bel et bien un mode d'investigation illégitime et qui ne saurait aboutir à la détermination de la vérité. Elle détruit d'elle-même les éléments de preuve qu'elle prétend mettre en évidence. Elle est contre-productive, et rabaisse le tortionnaire au niveau d'une brute sans âme, d'une antithèse de l'Etat de droit.

 

 

 

Ceci n'est pas neuf, non, certainement pas. Mais le petit livre d'Henri Alleg constitue bel et bien une singulière et tragique mise en évidence de ces principes, qu'on ne cessera jamais d'avoir besoin de ressasser.

 

 

 

Et peut-être encore plus de nos jours, triste époque où la raison d'Etat ressurgit, et où de sinistres individus endossent l'uniforme adéquat pour légitimer l'emploi de la torture contre les « terroristes ». Aux yeux de ces lamentables individus, la fin justifie les moyens, et tous les moyens sont bons. Oui, ils en arrivent à croire que l'on peut défendre une cause, quelle qu'elle soit, avec des méthodes barbares ; loin de considérer que l'on est avili par l'emploi de la torture, ils confèrent aux bourreaux un blanc-seing...

 

 

 

Et puis il y a la presse. La presse, qui s'empare malgré tout de ces actes barbares, et qui, sous la plume d'un Henri Alleg, dénonce : oui, la France torture... Mais il ne faut pas le dire. On n'a pas le droit. On n'a pas le droit d'assimiler ainsi les soldats français à l'occupant nazi, et les terroristes du FLN aux Résistants...

 

 

 

Alors on saisit, on interdit. Mais a-t-on jamais empêché la vérité de faire son chemin ? Aujourd'hui, La Question est encore réimprimée, et chez les éditions (résistantes) de Minuit. Même si on a voulu faire taire Alleg et ses camarades, La Question est encore réimprimée. Il s'en trouve sans doute encore pour s'en plaindre. Mais peu importe : en témoignage vivant, La Question demeure, qui rappelle à point nommé combien la France, à vouloir défendre ses intérêts, peut déchoir si l'on confie la défense de ses intérêts à n'importe qui.

 

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