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"Le Chevalier inexistant", d'Italo Calvino

Publié le par Nébal

Le Chevalier inexistant

 

 

CALVINO (Italo), Le Chevalier inexistant, [Il cavaliere inesistente], traduction de l’italien par Maurice Javion, revue par Mario Fusco, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1962, 2001-2002] 2012, 211 p.

 

Le Chevalier inexistant est le troisième volet de la « trilogie héraldique », ou « Nos Ancêtres », d’Italo Calvino, après Le Vicomte pourfendu et Le Baron perché. Et c’est probablement – chose impressionnante en soi – le plus fantasque et le plus déconcertant.

 

Dans un empire de Charlemagne totalement onirique, qui tient bien plus des délires mythiques de La Chanson de Roland que d’une quelconque réalité historique, nous faisons la connaissance du paladin Agilulfe Edme Bertrandinet des Guildivernes et autres de Carpentras et Syra. Mais, sous l’armure blanche d’Agilulfe, il n’y a en fait personne… Le paladin n’existe pas ; et pourtant, dans ce vide, il y a quelque chose : et c’est un soldat modèle, obsédé par la perfection et convaincu de son rôle dans l’armée de l’Empereur vieillissant. Ce qui lui vaut régulièrement l’animosité des autres paladins, plus « conventionnels », même si l’on y trouve quelques beaux spécimens d’improbabilité… ainsi Bradamante, une sorte de Jeanne d’Arc avant l’heure, follement amoureuse d’Agilulfe. Lequel se voit par ailleurs attribuer un écuyer hors du commun en la personne de Gourdoulou (enfin, ce n’est là qu’un de ses multiples noms…), qui ne sait pas, lui, qu’il existe, et se prend le plus souvent pour ce à quoi il fait face, qu’il s’agisse d’un arbre ou de Charlemagne en personne…

 

Mais l’histoire – qui nous est contée par une nonne, laquelle en profite régulièrement pour nous faire part de ses réflexions sur l’existence et sur le pouvoir de l’écriture – serait bien évidemment incomplète sans un jeune premier naïf : Raimbaut, qui entend venger la mort de son père aux mains des infidèles, et découvre émerveillé et incrédule le monde si codifié de la chevalerie. Et toute cette petite troupe, avec en prime un autre jeune paladin du nom de Torrismond, de se retrouver – forcément – engagée dans une quête définissant… leur existence : il s’agit pour eux de retrouver la princesse Sofronie…

 

Le postulat absurde – mais finalement pas beaucoup plus que celui des deux précédents romans de la trilogie – nous entraîne sur un double terrain, caractéristique de ces productions d’Italo Calvino : Le Chevalier inexistant tient en effet à la fois de la farce grotesque (et très drôle, même si j’en préfère largement les délires préfigurant les Monty Python aux détours vaudevillesques et grivois) et du conte philosophique sur la nature de l’existence. Les deux registres sont à vrai dire tellement imbriqués l’un dans l’autre qu’il est souvent difficile, voire impossible, de faire réellement la part des choses.

 

Tout ceci nous amène donc à une parodie de chanson de geste parfaitement réjouissante, où l’absurde est le maître-mot. Agilulfe, ainsi, « incarne » (façon de parler, bien sûr…) toute la sottise et tous les ridicules du monde militaire et de la noblesse ; bureaucrate kafkaïen avant l’heure, son obsession de la perfection en toutes choses et son désir de suivre les règles à la lettre, aussi stupides soient-elles, en font un véhicule parfait pour la dénonciation de l’ordre « existant », dans la mesure où il « n’existe » lui-même – et encore – que pour cet ordre impitoyablement vilipendé. Seule sa force de volonté inébranlable – ou presque… – lui permet d’animer son armure blanche, et de prendre part aux plus grandes absurdités de ce monde : la guerre, et la cour.

 

Mais tous les personnages de ce court roman sont en fin de compte engagés dans une quête pour l’appréhension et la compréhension de ce qui les fait exister, qu’il s’agisse de leur filiation ou de leur titre. Et, au-delà, se pose à vrai dire pour tous, y compris voire surtout pour les plus humbles, en filigrane, cette question d’ordre ontologique virant insidieusement au politique : que signifie, au juste, exister ?

 

Interrogation plus subtile qu’il n’y paraît au premier abord du monde et de l’être, Le Chevalier inexistant n’a cependant rien d’un aride pensum. Roman hystérique et follement drôle, faussement léger du coup, il fait passer son message sans jamais appuyer indûment sur le bouton, et préfère à la dissertation savante la mise en scène de l’absurdité dans des scènes impérissables (ainsi, pour me contenter d’un exemple, de la présence des interprètes au cœur de la bataille contre les infidèles…). Le rythme frénétique de la narration, à peine interrompu de temps à autre par les réflexions de la nonne sur sa charge et sa pénitence, ne laisse aucun répit au lecteur, emporté dans un tourbillon de scènes improbables dans un monde totalement fantasmé, jusqu’à une conclusion précipitée, riche en retournements de situation et quiproquos. Le conte, à sa manière, se finit bien (naturellement), et la question de l’existence de tout un chacun s’y trouve réglée pour le mieux.

 

Je dois avouer, cependant, que ce roman n’a véritablement pris tout son sens et son intérêt à mes yeux que passé un certain temps après la lecture ; si c’est probablement, et de loin, le plus drôle des romans de la trilogie « Nos Ancêtres », aussi ne s’ennuie-t-on pas un seul instant tandis que les pages se tournent toutes seules, il n’a cependant pas la séduction immédiate de la jolie fable qu’est Le Vicomte pourfendu, et sa richesse apparaît moins frontalement que dans Le Baron perché. En refermant le livre, je savais avoir passé un bon moment avec un bon roman, mais me sentais un peu déçu, sans trop savoir pourquoi… Cette impression n’a cependant pas duré : les images rémanentes et la puissance de la réflexion l’emportent bientôt sur la grosse blague immédiatement perceptible, et, au final, on se prend d’admiration pour toutes les composantes de ce roman à la fois intelligent et hilarant. Sous cet angle, c’est même un véritable modèle ; et donc une lecture indispensable. Comme l’est toute la trilogie, en somme. Je n’en ai certes pas fini avec Italo Calvino, du coup…

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