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"Le Dit de Sargas", de Régis Antoine Jaulin

Publié le par Nébal

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JAULIN (Régis Antoine), Le Dit de Sargas. Mythes et légendes des Mille-Plateaux, illustrations de Lionel Richerand, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, coll. Ourobores, 2013, 143 p.

 

J’ai toujours été fasciné par l’idée même de création d’univers, ce qui explique mon intérêt tant pour la mythologie que pour les littératures de l’imaginaire ou encore le jeu de rôle. La très recommandable collection « Ourobores » des éditions Mnémos me fait dès lors régulièrement de l’œil – voyez notamment mes comptes rendus de Kadath, ou encore de La Vallée de l’éternel retour d’Ursula K. Le Guin – et je ne pouvais pas passer à côté de cet intrigant petit ouvrage de Régis Antoine Jaulin, joliment illustré par Lionel Richerand (même si, sur ce dernier point, j’aurais sans doute préféré un peu plus de matière).

 

L’auteur, scénariste de son état (et qui a œuvré dans le jeu de rôle), nous livre en effet ici un court récit mythologique puissant, à la fois genèse et apocalypse, puisant énormément mais avec astuce et finalement originalité dans les fonds mythologiques préexistants : même si l’on sent avant tout une prédominance  indienne – le Mahabharatha est justement cité en quatrième de couverture –, on relèvera également des éléments grecs, bibliques, etc. Ah, et en parlant de la quatrième de couverture, sans doute ne faut-il pas attacher trop d’importance au lien établi avec le Silmarillion de J.R.R. Tolkien, qui est d’une tout autre ampleur et puise avant tout dans les sagas (c’est seulement avec l’Ainulindalë que la comparaison est pertinente).

 

Dès lors, pour nous conter son histoire, qui consiste essentiellement en un dialogue entre l’homme Baten-Kaïtos, Celui Qui Dit, et le monstre Sargas, figure de mémoire archaïque et anomalie dans le cours du temps, Régis Antoine Jaulin use d’un style archaïsant et passablement hermétique au premier abord. Voyez plutôt (premier paragraphe du Mahasutra) :

 

« Depuis mille quatre cent trois étoiles, Furud est Yupa du Kamaradjhia. Il en est le pilier et la lumière. Son extase et sa retraite éclairent le peuple de son royaume au prix de son absence : depuis mille quatre cent trois étoiles, Furud n’a pas vu sa femme. Son frère, Baten-Kaïtos, en a la charge. Et depuis mille quatre cent trois étoiles, Baten-Kaïtos veille sur la belle Alhena. »

 

Pas évident, dans un premier temps : on est noyé sous les concepts et les personnages… Mais je déconseillerais pour ma part de recourir immédiatement aux glossaires en fin d’ouvrage, qui en disent trop : mieux vaut donc les lire à la fin, pour éclairer ce qui pourrait encore avoir besoin de l’être, et, en attendant, se laisser porter par la plume délicieusement surannée de Régis Antoine Jaulin (même si l’on peut peut-être, à mon sens tout du moins, relever ici ou là quelques – rares – soucis de registre, c’est dans l’ensemble tout à fait convaincant et sonne authentique).

 

La mythologie traite en principe des rapports entre les hommes et le divin, et Le Dit de Sargas ne déroge pas à la règle. Mais [SPOILER ?] ce que le récit a de particulièrement fort, et qui en fait donc à la fois une genèse et une apocalypse, c’est que, non content de placer les femmes et les hommes au centre de la création, il conte essentiellement l’histoire de la révolte des humains contre les dieux, qui en viennent à mourir et déserter le monde fracassé, dès lors les Mille-Plateaux (je ne sais pas s’il y a véritablement du Deleuze là-dedans ou si c’est une coïncidence, ma culture philosophique est trop maigre…). Une révolte qui réussit : cette mythologie a dès lors quelque chose d’impie qui est particulièrement réjouissant… quand bien même le tableau de l’univers qui en résulte a quelque chose de tragique, avec ses végétaux qui ne sont plus que le triste reflet de ce qu’ils étaient, ses animaux qui ne sont plus que fantômes, et son absence éloquente de soleil. Tragique, en effet, est le récit que fait Sargas à Baren-Kaïtos : bien loin de narrer la création d’un monde parfait, du meilleur des mondes possibles, le monstre appuie là où ça fait mal, sur les drames que connaissent les dieux, les animaux, les femmes et les hommes. La vie naît ici du fratricide et donc de la mort (« Le Yug est ! »), et c’est bien cette inquiétude perpétuelle de la mort et du sort de l’âtmâ qui définit le rapport de l’homme au divin. Les dieux et les héros vivent, se battent et meurent, dans un univers vacillant, probablement plus le fruit du hasard que d’un quelconque « intelligent design »… Une mythologie antithéiste sinon à proprement parler athée, donc (telle est du moins ma lecture) ; mais le portrait de l’homme qui s’en dégage n’est guère flatteur pour autant…

 

En une centaine de pages, portées par un souffle indéniable, Régis Antoine Jaulin démontre ainsi ses grands talents tant de conteur que de créateur d’univers. Le Dit de Sargas est aussi passionnant qu’intelligent, et d’une très grande richesse, d’une très grande densité. On n’en fera peut-être pas un chef-d’œuvre, mais tout de même plus qu’une simple curiosité. Ce petit ouvrage a en tout cas parfaitement sa place parmi les autres « Ourobores », et confirme la très grande qualité de cette collection originale et qui a décidément tout pour me plaire.

 

EDIT : Gérard Abdaloff en cause dans la Salle 101, ici. 

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