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"Le Mercenaire", de Mack Reynolds

Publié le par Nébal

Le-Mercenaire.jpg

 

 

REYNOLDS (Mack), Le Mercenaire, [Mercenary], traduit [de l’américain] par Hélène Bouboulis, traduction révisée par Dominique Bellec, Congé-sur-Orne, Le Passager clandestin, coll. Dyschroniques, [1962, 1980] 2013, 139 p.

 

Passablement séduit par l’expérience de  La Tour des damnés de Brian Aldiss, j’ai décidé de remettre le couvert des « Dyschroniques » avec ce Mercenaire de Mack Reynolds, auteur dont je n’avais strictement jamais entendu parler, mais qui a semble-t-il connu un certain succès outre-Atlantique, notamment avec une série de romans dérivée de cette novella de 1962 (laquelle, rassurez-vous, se suffit à elle-même ; on peut à vrai dire trouver douteuse l’idée de l’étaler ainsi…). La quatrième de couverture, laconique comme toujours, laissait supposer un bel échantillon de science-fiction politique de la plus belle eau, bien dans la ligne éditoriale des « Dyschroniques » ; et ça s’est vérifié, autant le dire de suite.

 

Un futur proche (fin du XXe siècle ou début du XXIe, a priori). Face à l’Union soviétique toujours debout, le monde occidental a vu la division entre les classes s’accentuer, jusqu’à devenir à peu de choses près une société de castes (Supérieurs, Intermédiaires, Inférieurs, divisées chacune en trois sous-catégories). Et les gouvernements y ont largement été supplantés par les entreprises (la quatrième de couverture parle de « multinationales », mais c’est plus général à mes yeux), qui, nouvelles féodalités, se livrent des guerres privées pour solder leurs conflits d’intérêts ; des guerres encadrées et surveillées par (ce qui reste de) l’État, mais qui n’en font pas moins de nombreuses victimes, pour la plus grande joie des spectateurs (généralement des Inférieurs) abrutis de tranks. Toutefois, pour éviter une escalade qui pourrait dégénérer avec l’Union soviétique – laquelle envoie ses inspecteurs en Occident –, ces affrontements militaires obéissent à des règles strictes et, notamment, les belligérants ne doivent pas faire usage d’armes postérieures à 1900…

 

Nous sommes aux États-Unis (si tant est que cela veuille encore dire quelque chose). Joe Mauser est un mercenaire, qui, de Sous-Inférieur, a gravi les échelons de la hiérarchie sociale à la force du poignet, jusqu’à devenir un Intermédiaire (la société n’est donc pas totalement figée, comme une authentique société de castes, mais, si l’ascension sociale reste possible en théorie, elle est néanmoins très difficile, et implique de passer soit par la Religion, soit par l’Armée, tout un programme…). Et il fait encore preuve d’ambition : mû par son seul égoïsme (bien compréhensible cela dit), Joe Mauser compte bien profiter de la guerre entre Transports Aspirotube et Aéroglisseur Continental pour devenir un Supérieur. Telle est sans doute la raison qui explique pourquoi il rejoint les rangs des Transports Aspirotube du baron Haer, que tout le monde donne perdants dans le conflit imminent. En effet, Joe Mauser a un plan qui pourrait bien changer radicalement la donne, même face à un stratège aussi renommé que Stonewall Cogswell… Mais il ne le livrera pas gratuitement.

 

Qu’on ne s’y trompe pas, cependant : si la mystérieuse astuce de Joe Mauser (à vrai dire plus ou moins convaincante…) fournit la trame de cette novella, par ailleurs plutôt bien ficelée, l’important est ailleurs, dans le substrat politique, économique et social qui encadre l’intrigue. La légère touche d’absurde et de grotesque de ces guerres « à l’ancienne », qui justifie le plan de notre mercenaire de héros, n’enlève rien à la critique cinglante qui sous-tend l’ensemble du texte (je ne m’engagerai pas, si j’ose dire, pour les romans ultérieurs), critique hélas passablement pertinente. Certes, nous ne connaissons pas aujourd’hui ces guerres privées, mais on peut très légitimement les envisager comme la métaphore d’un capitalisme agressif dont nous faisons les frais tous les jours, et qui tend bel et bien à minimiser le rôle des gouvernements ; et si notre société n’est pas aussi officiellement engagée dans la voie de l’immobilisme des castes institutionnalisées que dans Le Mercenaire, nul n’est besoin de faire son Bourdieu pour constater les méfaits de la reproduction sociale… La caricature – dans tous les sens du terme, puisqu’il s’agit bien d’une « charge » – n’exagère donc qu’à peine, et le déprimant tableau envisagé en 1962 par Mack Reynolds reste, au-delà de l’effondrement du bloc de l’Est, d’une actualité indéniable.

 

Novella astucieuse et palpitante, mais aussi critique sociale mordante, Le Mercenaire, malgré ses quelques défauts (le discours est tout de même passablement appuyé, notamment), constitue donc un bel échantillon d’une science-fiction politique idéale, aussi intelligente que divertissante. On n’en fera pas un chef-d’œuvre, mais c’est néanmoins une lecture qui ne manque pas d’intérêt. Encore une belle trouvaille des « Dyschroniques », donc.

 

EDIT : Public chéri, Gérard Abdaloff en parle ici.

CITRIQ

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E
Très intéressants, je me le note aussi.
Répondre
N


Ben j'espère que vous ne serez pas déçus, hein.



G
Très tentant. Très, très.

Mais me femme me saute à la gorge dès que je rentre avec un nouveau livre papier (voila un des avantages souvent oubliés du numérique : apaiser les femmes). Faut que j'attende un peu.
Répondre
N


Ah, les femmes...


 


(Tsk.)