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"Le Poète", de Yi Munyǒl

Publié le par Nébal

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YI (MunyǒI), Le Poète, [Shiin], traduit du coréen et préfacé par Ch’oe Yun et Patrick Maurus, Arles, Actes Sud, coll. Babel, [1992] 2001, 244 p.

 

Le citoyen Bidibulle (que son nom soit sanctifié), considérant ma méconnaissance totale de la littérature coréenne et désireux d’y remédier, a abandonné le temps d’un cadeau sa vile propagande en faveur de la Chine communiste ; c’est donc à lui, grand parmi les grands, que je dois la lecture de ce Poète de Yi Munyǒl, et qu’il en soit mille fois remercié. Car ce livre, autant le dire de suite, malgré un titre qui a de quoi faire peur à la Nébalie tout entière, était fort bon. Dingue, ça.

 

Le Poète, c’est Kim Sakkat (1807-1863), de son vrai nom Kim Byǒngyǒn. Un personnage authentique, qui figure parmi les grands noms de la poésie coréenne, et incarne une sorte de type-idéal du rimeur vagabond. Le roman biographique de Yi Munyǒl prend prétexte de la vie fascinante de ce personnage d’exception pour s’interroger sur une multitude de thèmes, des plus intimes aux plus globaux.

 

Kim Byǒngyǒn est tout d’abord un aristocrate déclassé. Petit-fils de Kim Iksun, gouverneur de la ville-garnison de Sǒnch’ǒn, qui s’est rendu face au rebelle Hong Kyǒngnae avant de pactiser avec ce dernier, et est donc devenu ainsi un criminel d’État, le futur poète fait les frais d’une loi scélérate qui condamne les héritiers de tels criminels sur trois générations. Son père parvient cependant à sauver la vie de ses enfants en les envoyant auprès d’un ancien esclave, qui se fait passer pour leur géniteur. Plus tard, la sanction sera levée, mais les ennuis des descendants de Kim Iksun ne seront pas finis pour autant : ils doivent toujours porter ce lourd fardeau d’avoir pour ancêtre un traître au régime.

 

Si le frère de Byǒngyǒn semble se contenter de la vie simple d’un citoyen lambda, notre ambitieux héros, en conformité avec les attentes de leur mère, souhaite par contre retrouver une position enviable dans la société coréenne, et passer les concours qui la cimentent. Il s’exerce pour cela à la poésie de style de concours, dans laquelle il connaît quelques succès… mais, un jour, il doit traiter dans un poème de la trahison de son grand-père, et l’expérience se révèle pour le moins traumatisante.

 

Abandonnant l’idée des concours – mais pas, pour l’instant, ce style poétique très normé –, Kim Byǒngyǒn devient vagabond, abandonnant femme et enfants. C’est au cours de ses errances qu’il va faire la rencontre du Vieillard Ivre, qui va l’amener à remettre en cause ses préjugés artistiques, avant qu’une autre rencontre ne débouche sur une autre prise de conscience, de nature politique cette fois. Kim Sakkat deviendra dès lors un poète « populaire », mais aussi, dans une perspective passablement nihiliste, un grand destructeur des formes poétiques, pour le meilleur et pour le pire.

 

En s’attachant aux pas du Poète, Yi Munyǒl livre tout d’abord un très beau roman d’apprentissage. De sa plume élégante (qui m’a fait penser à certains auteurs nippons, mais c’est peut-être idiot, voire hérétique), il dresse un tableau édifiant d’une vie exceptionnelle, faite de révélations successives, de prises de conscience éventuellement contradictoires. Kim Sakkat est à cet égard un superbe personnage, et les autres ne sont pas en reste, que l’auteur parvient à faire vivre en quelques lignes. Le Poète est déjà, dans cet ordre d’idées, un très beau roman, très émouvant et juste.

 

Mais il gagne encore en force dans son tableau critique de la société coréenne corrompue… et, déjà, d’une forme de partition entre le Nord et le Sud. Cet aspect prend d’autant plus de force que – merci la préface, pour une fois – les destins parallèles de Kim Byǒngyǒn et Yi Munyǒl se font étrangement écho, dans la mesure où le père de l’auteur du Poète a quitté la Corée du Sud pour le régime communiste du Nord… Le Poète est ainsi un roman particulièrement poignant, douloureux parfois, sur les rapports conflictuels qu’entretiennent les générations, et le pouvoir destructeur de certains choix sur des enfants qui n’ont rien choisi. Entreprise « autobiographique par procuration », le roman de Yi Munyǒl s’interroge sur le « meurtre symbolique du père »… et en même temps sur sa rédemption éventuelle.

 

Et ce qui vaut pour l’intime et pour le politique, vaut aussi pour l’art. Le roman de Yi Munyǒl constitue en effet une très belle réflexion sur la poésie, et au-delà la littérature voire l’art en général ; l’auteur confronte en un unique personnage conformisme et nihilisme, colère et apaisement, expérimentation et démagogie… Remarquable.

 

 Aussi intelligent que beau, émouvant et subtil, Le Poète est donc une très grande réussite. Sans doute faudra-t-il que j’approfondisse la découverte de l’œuvre de Yi Munyǒl ; en attendant, je remercie une fois de plus le citoyen Bidibulle – gloire à son nom –, et vous encourage chaudement à partager l’errance de Kim Sakkat.

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