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"Le Rivage des Syrtes", de Julien Gracq

Publié le par Nébal

Le-Rivage-des-Syrtes.jpg

 

GRACQ (Julien), Le Rivage des Syrtes, Paris, José Corti, [1951] 2007, 321 p.

 

Où l’on relève le niveau. Où l’on fait carrément dans le prestige, même. Et le couillu classieux : pensez donc, un Goncourt refusé ! Mais où l’on ne s’éloigne pas tant que ça des préoccupations habituelles de ce blog miteux, finalement. Car, à tout prendre, il n’y aurait rien de bien saugrenu à qualifier Le Rivage des Syrtes, au-delà de roman surréaliste, au moins de « transfiction » (voyez M. Berthelot), voire de fantasy (sans magie) ou d’uchronie.

 

Le cadre est en effet bien celui d’un monde secondaire, mais finalement guère différent du nôtre : une Méditerranée fantasmée, difficile à situer dans le temps, quelque part entre le baroque du Grand Siècle – on évoque Louis XIV – et la vapeur de la Révolution industrielle. Dans cette Méditerranée « autre », deux puissances nous (pré)occupent : Orsenna, d’une part, incarnation d’une vieille Italie aristocratique et décadente, et le Farghestan, archétypal de l’Orient et de ses mystères.

 

Orsenna et le Farghestan sont censément en guerre depuis près de 300 ans, notamment pour la possession des Syrtes, une terre semi-désertique d’une valeur pour le moins douteuse ; mais, à la vérité, cela fait bien longtemps que le conflit a sombré dans l’oubli, et, si aucun traité de paix, ni même cessez-le-feu, n’a été signé, on n’a pas versé le sang depuis des années…

 

Le narrateur, Aldo, est un jeune aristocrate d’Orsenna, issu d’une très vieille famille. En tant que tel, il s’ennuie. Aussi accepte-t-il avec joie un poste en apparence pourtant fort ennuyeux lui aussi : celui d’Observateur de l’Amirauté des Syrtes, chargé d’établir des rapports au Conseil de Surveillance sur ce qui s’y passe. Il y fait la rencontre du capitaine Marino et d’un certain nombre de plus jeunes comparses, dont le bouillant Fabrizio, et se met au travail, dans l’atmosphère léthargique des Syrtes. Là-bas, il n’y a pas grand-chose à faire… à part attendre.

 

On attend, donc. Mais Aldo, comme beaucoup de jeunes exaltés, croit détecter l’activité du Farghestan au moindre signe. Et, dans la ville voisine de Maremma, devenue étrangement une destination de choix pour la noblesse d’Orsenna – la belle Vanessa en tête –, on parle beaucoup, on dit que les choses ont changé au Farghestan… Et à la crainte et à la curiosité se mêle bientôt la tentation de la provocation…

 

On le voit : Le Rivage des Syrtes a bien sa place dans les littératures de l’imaginaire, n’en déplaise aux culs-serrés (oui, encore eux). Mais peu importent après tout ces questions de classification. Ce qui frappe avant tout, à la lecture de ce grand roman de Julien Gracq, c’est bien évidemment…

 

QUE BORDEL DE MERDE DE PUTAINS DE BOUQUINS NON MASSICOTÉS ZOB À LA FIN ON EST AU XXIe SIÈCLE QUOI MERDE !

 

 

Aheum…

 

Pardon.

 

Je disais donc : ce qui frappe avant tout, à la lecture de ce grand roman de Julien Gracq, c’est bien évidemment le style ; la plume de l’auteur est de toute beauté de la première à la dernière ligne, multipliant descriptions enchanteresses (dans un registre pourtant vaguement morbide), paysages intérieurs d’une grande richesse et dialogues subtils et baroques (un peu trop, peut-être, d’ailleurs ; mais bon : qui suis-je pour juger Gracq ?). Un régal, parfois ardu – non, ce n’est pas exactement de la littérature de métro… –, mais toujours d’une justesse rare. Certains passages – trop nombreux ou trop « révélateurs » pour être cités ici – sont tout simplement à tomber par terre.

 

Les personnages ne sont pas en reste, et en premier lieu Aldo et Marino, qui forment un joli duo, puis, en définitive, le superbe Danielo (je suis plus réservé en ce qui concerne la manipulatrice Vanessa, dont les apparitions mélodramatiques ont eu parfois tendance à m’ennuyer quelque peu…). Autant de figures complexes et complémentaires, chacune dotée d’une personnalité propre et de tics bien particuliers, de façons d’être qui ne les rendent que plus authentiques, plus humaines.

 

L’histoire, enfin, sous ses aspects en apparence léthargiques, dans un premier temps tout du moins (ressemblance avec Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, autre « roman de l’attente » ? Faut que je le lise, celui-là aussi, ça fait un bail que je me le dis…), se révèle en fin de compte passionnante et pertinente ; et sous le roman psychologique teinté de mélodrame, se dissimule en définitive aussi un grand roman politique.

 

 Auréolé de tous ces atouts, on comprend l’enthousiasme général pour cette merveille qu’est Le Rivage des Syrtes. Je ne fais pas exception, et vous encourage fortement à lire ce roman hors-normes. Quant à moi, je vais probablement poursuivre ma découverte des œuvres de Julien Gracq ; le prochain titre sera sans doute Au château d’Argol

CITRIQ

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G
Vous n'indiquez pas la raison pour laquelle certains mots sont en italique dans ce roman. J'aimerais avoir vos lumières.
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N


Je parie que tu as ta petite idée là-dessus, l'Ingénu.



A
Ta critique a tellement plu a un type qu'il en a recopié un paragraphe autonome, sur Babelio (mais en omettant sciemment de te citer, bien entendu). Un certain "David Préauchat".

Je me suis surpris à laisser un commentaire assez neutre, pour demander quel intérêt un type de 40 piges, "travailleur social et cultivant le vice impuni de la lecture", pouvait bien trouver dans
le copier coller de chroniques.

Censure immédiate, en guère plus de quarante secondes.

(Et je viens de m'envoyer, à moi, un autre message, pour me demander ce que je foutais, ainsi, à 1h du mat')
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N


Cafteur !


 


Plus sérieusement, merci. Mais je comprends d'autant moins que ce papier n'est franchement pas terrible...



A
Salut,

En fait, tout dépend. Mais de quoi, ça je ne sais pas : j'ai déjà vu en librairie le Rivage des Syrtes, même taille, même nombre de pages, mais massicoté, avec une couverture un brin plus
brillante. Apparemment, on peut trouver celui-ci au moins sous deux formes.

La collection Domaine Romantique est effectivement aussi non massicotée ; mais encore une fois cela dépend des titres. Certains (le Klosterheim de Quincey, le voyage autour de ma chambre de de
Maistre pour ceux que je possède) sont d'un format poche, non massicotés. Tandis qu'un Les forêts du Maine, de Thoreau, dans la même collection, sont présentés dans un format qui se rapproche
beaucoup plus de nos "grands formats" habituels, et son massicotés.

Avec toutle respect, c'est donc un peu le foutoir là dedans, mais l'important, ce sont les titres, après tout ... problème d'harmonisation ?

Sinon, je lirai ta critique de Au château d'Argol avec intérêt aussi, tellement j'ai empilé les impressions contradictoires, dans le souvenir que je m'en fais. Si le style de Gracq est superbe
c'est vrai, c'est ici poussé dans une veine esthétique déjà plus difficile à endiguer. Mais on y retrouve les images sublimes, et le côté gothique/noir.

Bonne lecture,

Ah oui, et dans le genre très court, très dense, les eaux étroites sont une lecture vraiment enchanteresse, une sorte de récit où l'auteur raconte ses promenades au fil de l'Evre.
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T

En fait, chez Corti, il y a une collection qui s'appelle "les non massicotés" me semble-t-il. Ceci explique cela...


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N


Il y a une collection qui s'appelle "Les Massicotés", celle par exemple où on trouve les Souvenirs désordonnés de José Corti que j'avais chroniqués il y a peu ; donc, a
contrario... Mais ce n'est pas systématique pour les grands formats pour autant : l'antho Les Femmes vampires, de la collection "Domaine romantique", est massicotée, par exemple,
pour parler de choses que j'ai lues récemment. J'ai l'impression que c'est vraiment pour les livre du fonds qu'on trouve encore cette pratique.



J

Ca donne très envie. Merci Nébal !
Sinon pour le massicotage, c'est systématique chez Corti ? Parce que je voulais acheter des Macedonio Fernandez mais quand j'ai vu les bouquins en librairie, j'ai cru que c'étaient des exemplaires
foireux...


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V

hmm...et puis sur le massicotage, ça paricipe sans doute qu plaisir d'empoigner un livre de J.Gracq : )


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P

Moi j'aime bien les livres non massicotés de chez Corti. J'y trouve un charme suranné assez excitant. Bon bien entendu point trop n'en faut car il faut reconnaître que c'est un peu long à
couper
toutes ces pages.
Sinon je te conseille plutôt "Un balcon en forêt" pour le prochain Gracq. C'est très intéressant de le comparer au rivage des Syrtes.
Et puis bien entendu il FAUT lire le pamphlet ironique et dévastateur qu'est "La littérature à l'estomac".


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V

Bon courage pour le Chateau d'Argol! Je te conseille plutôt La forme d'une ville, superbe évocation de Nantes ou un Balcon en fôret, qui est mon roman préféré de J.Gracq.

Je suis imapatient de lire ta critique...


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