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"Le Tireur", de Glendon Swarthout

Publié le par Nébal

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SWARTHOUT (Glendon), Le Tireur, [The Shootist], traduit de l’américain par Laura Derajinski, Paris, Gallmeister, coll. Totem, [1975] 2012, 198 p.

 

« Western Summer », suite. Et une précision s’impose d’emblée : je vous jure que je ne suis pas payé par les éditions Gallmeister pour dire du bien de leurs livres. Promis. Mais voilà : le fait est que les trois westerns que j’ai lus dans la collection « Totem » (Contrée indienne de Dorothy M. Johnson, Lonesome Dove de Larry McMurtry et, aujourd’hui, Le Tireur de Glendon Swarthout) sont chacun à sa manière des merveilles. Pourtant, on peut dire que les deux précédents avaient placé la barre sacrément haute… Mais, sans atteindre peut-être à de tels sommets, le court roman de Glendon Swarthout, adapté en son temps au cinéma sous le titre Le Dernier des géants avec John Wayne (qu’on imagine effectivement très bien dans le rôle…), n’en laisse pas moins une très forte impression, et obtient sans souci son brevet d’excellence. Sont forts, chez Gallmeister, tout de même…

 

Le Tireur, c’est J.B. Books, et c’est le dernier de son espèce. Nous sommes en 1901 à El Paso, Texas, et tous les grands noms de la légende de l’Ouest ont passé l’arme à gauche, sauf lui. Le problème, c’est que cet anachronisme n’en a plus pour longtemps : Books, la cinquantaine, se rend en effet dans la ville pour obtenir un diagnostic du docteur Hostetler, qui, espère-t-il, infirmera celui d’un confrère. Mais non : le toubib confirme bien que Books a un cancer de la prostate, et qu’il n’en a plus que pour quelques semaines à vivre ; impossible d’opérer, et le tireur sera bientôt condamné à rester alité, avant de mourir dans d’atroces souffrances. Quelle ironie pour cet homme qui a tué une trentaine de ses semblables, et que tout le monde, lui le premier, voyait finir avec une livre de plomb dans le corps ou une cravate de chanvre autour du cou !

 

Alors J.B. Books s’installe – sous l’identité de Wild Bill Hickok… – dans une très respectable pension de famille. Quand la veuve qui s’en occupe (très beau personnage également) apprend qui il est au juste, elle tente bien de le chasser, avec la bénédiction du shérif, mais l’assurance qu’il n’en a plus pour longtemps leur force la main, et Books reste pour ses derniers jours dans cette petite chambre qu’il en vient à connaître par cœur, à lire et relire sans cesse le même journal – celui qui annonce le décès de la reine Victoria : une page se tourne, décidément… – en ayant recours, de plus en plus souvent mais de moins en moins efficacement, au laudanum pour supporter son agonie.

 

Mais Books est bien une légende – et la dernière de son espèce, donc. Sa venue en ville fait bientôt les gros titres, et, malgré qu’il en ait, son état de santé désastreux est vite de notoriété publique. Ce qui amène à son chevet toute une cohorte de vautours tous plus répugnants les uns que les autres (la palme étant remportée par une ancienne maîtresse, dans une scène d’une cruauté insoutenable), tablant déjà sur son décès et sur le bénéfice qu’ils pourront en tirer. Et ce qui excite aussi les envies de quelques gâchettes du coin, authentiques ou prétendues telles, qui mettraient bien le pistolero agonisant à leur tableau de chasse, histoire d’entrer à leur tour dans la légende…

 

Mais, bien sûr, J.B. Books ne l’entend pas de cette oreille ; et il entend bien finir sa vie telle qu’il l’a vécue, sur un dernier coup d’éclat qui achèvera de le rendre immortel…

 

« Il pensa : Oh, je me suis nourri de miellée. Et le vin, et le whisky, et le champagne, et la viande tendre et blanche des femmes, et les beaux vêtements, et le respect des hommes forts, et la peur des faibles, et le retournement des cartes, et les bons chevaux, et le crissement des billets, et la fraîcheur des matins, et tout l'espace dont aurait pu rêver Dieu ou un homme. J'ai eu de bons moments. Mais les meilleurs instants étaient toujours après, juste après, le revolver chaud dans la main, la morsure de la fumée dans mes narines, le goût de la mort sur ma langue, le cœur haut dans la gorge, le danger derrière moi, et puis la sueur soudaine et le néant, et la sensation douce et fraîche d'être né. »

 

Et, à l’instar de ce bref passage qui n’a pas manqué de m’interpeller, Le Tireur est bien un roman magnifique. Doté de superbes personnages (j’ai évoqué notamment Books et la veuve, mais Gillom, l’odieux fils de cette dernière, qui cherche en le tireur un père de substitution, est aussi une très belle réussite, et il y en a d’autres), écrit d’une plume vigoureuse riche de dialogue incisifs, le livre de Glendon Swarthout laisse une très forte impression. C’est très cruel, d’une manière clinique – l’apothéose finale, chirurgicale, est exemplaire –, et en même temps remarquablement émouvant… et parfois drôle, aussi, même si l’on rit jaune… Et c’est très malin, construit avec une grande adresse ; le moindre mot, la moindre anecdote font sens, et élaborent ensemble un tableau déchirant, qui prend aux tripes et ne saurait laisser le lecteur indifférent.

 

Bref : encore une belle victoire de Gallmeister, qui, en trois livres, m’a asséné trois baffes. Je sens que je n’ai pas fini d’explorer ce catalogue…

CITRIQ

Commenter cet article

Tallis 17/12/2013 18:35

Magnifique effectivement. Dorothy Johnson écrit la légende là où Swarthout lui organise un enterrement de 1ère classe...
Il me reste de vieux souvenirs du film qui en a été tiré (où on retrouve d'ailleurs le duo John Wayne / James Stewart qui jouait dans L'homme qui tua Liberty Valance...). Faudrait que je le revoie,
tiens.

Nébal 18/12/2013 05:35



Ah ! Très content que ça t'ait plu ! J'étais peut-être un peu moins sûr de mon coup pour celui-là, même si je l'avais sincèrement adoré...


 


Voir le film pourrait être intéressant, oui.



Efelle 06/09/2013 21:15

Bon et bien, ton injonction de ce midi risque bien de se réaliser parce que là tu tapes fort.

Nébal 07/09/2013 06:22



Eh eh...