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"Le Tunnel"

Publié le par Nébal

Tunnel.jpg

 

 

Un vieux cauchemar...

 

Je ne sais pas ce que je faisais à P… Elle y était sans doute pour quelque chose. Elle était là, elle aussi, en tout cas. À gambader, insouciante, sur le bitume à moitié fondu de la Station. Souriante. Un air de bonheur inaltérable que je ne pouvais m’empêcher de trouver malsain.

Moi ? Je ne sais pas. Oh, ça devait aller, j’imagine. Après tout, elle était là. Pas pour moi, bien sûr, enfin… on se comprend. Pas grave : elle me motivait, d’une manière ou d’une autre. Oui, j’étais heureux, sans doute.

 

Couleurs magnifiques. Un ciel bleu pur, sphérique, infini, comme on n’en imagine qu’au cœur du désert. Soleil brillant, aveuglant. Et, tout autour de la Station, un vert étincelant, lumineux, rafraîchissant. La Station se trouvait au cœur d’une clairière de beaux arbres centenaires, noueux et vigoureux. Pas un souffle de vent. Pas un bruit.

Si, pourtant ; la Station. Une eau étrangement translucide suintait le long des poteaux métalliques. Il avait été impossible de fermer certains des robinets, qui gouttaient lentement. L’eau s’infiltrait partout, creusant le bitume. Un peu de rouille. Et ce bruissement incessant, comme le murmure d’une rivière.

Un tableau assez enchanteur. La Station ne me paraissait pas déplacée. Mais elle, non, elle n’était pas de cet avis ; elle faisait avec, cependant. Elle sautillait dans les flaques, comme une gamine ; d’autres fois, elle marchait le long de l’écoulement comme sur une poutre ; elle avançait sur la pointe de ses pieds nus, les bras tendus, avec une fausse maladresse qui ne faisait qu’ajouter à sa grâce.

Elle souriait.

De temps à autre, elle m’adressait un regard, qu’un autre que moi, plus habile, plus volontaire, aurait sans doute décrit comme « coquin ». Je me contenterai de « pétillant ». Ses yeux noirs limpides reflétaient les scintillements de l’eau. C’était comme un champ d’étoiles.

Je baissais les yeux.

Mains dans les poches. La tête dans les épaules. Je tanguais sur mes deux jambes, comme un gamin fautif.

Elle se mit à tourner autour de moi, d’un air niaisement inquisiteur ; puis, retrouvant son sourire : « On y va ? »

Où ça ? On est bien, ici. Comme ça. Non ?

D’un geste brutal, elle indiqua le sud. Bras tendu, doigt pointé, air décidé. Un éclat de lumière sur le vernis rouge sang de son ongle, qu’elle fait onduler à la manière d’un serpent que l’on charme.

Je regardais dans la direction qu’elle indiquait.

 

Il y avait ce tunnel. La lumière s’en extrayait violemment. Il avait la forme d’un prisme, quelque chose d’antique… d’égyptien, peut-être. Mais…

Il se trouvait au sommet du talus. Ce que j’avais d’abord envisagé comme une clairière, m’apparaissait désormais bien mieux comme étant un cratère, dont il semblait l’unique ouverture. On y accédait par une étrange roche poreuse, une sorte d’éponge parsemée d’alvéoles. Un peu comme un amoncellement visqueux de prises d’escalade.

Trois, quatre mètres, peut-être.

Elle s’en approcha. Je la regardais s’éloigner.

Elle se retourna d’un bond.

« Alors, tu viens ? »

Oui.

Je m’avance lentement. Elle commence déjà à gravir le talus. De l’eau s’écoule du tunnel, ruisselle sur la paroi. Une eau limpide. Etrangement. Ses mouvements sont précis, prudents et réfléchis. Elle atteint bien vite le tunnel. Elle s’assied sur le rebord, et balance lentement ses jambes. Je la regarde d’en bas. Elle :

« Alors, tu viens ? »

Oui.

J’ai envie de demander : « Pourquoi ? » Je me tais.

Je pose la main sur la paroi. Elle est poisseuse. Contact répugnant. Je retire ma main.

Elle pousse un soupir, que je ne peux m’empêcher de trouver méprisant. Et reste là, assise, à balancer ses jambes. Détourne les yeux. Promène son regard : la Station, les arbres, le ciel. Le soleil. Et se met à siffler.

Je la regarde. J’attends. Elle va peut-être redescendre ?

Non.

« Allez, viens ! »

Elle me sourit. Se relève. S’agenouille. Me tend la main. Ses lèvres marquent un pli, elle m’adresse un clignement d’œil.

Elle sourit.

Je pose la main sur la paroi. Un soupir. J’entame l’escalade.

Je ne cesse de glisser. L’eau, partout. Contact visqueux. Aucune prise solide. L’eau. Elle se déverse de plus en plus, je crois. Main droite, ici ; lever la jambe droite. Là, un appui. Oui.

« Un petit effort ! »

Oui, oui. J’arrive. Un petit effort. Un mètre. Rien, ou presque.

Allez.

« Bravo ! »

clapclapclapclapclap

Un sourire. « On y va ? »

Oui.

J’arrive enfin au sommet du talus. Me relève lentement. Je suis maladroit. Je tombe presque. Chancelle. Mes jambes me portent à peine.

 

Je regarde au fond du tunnel. Lumière blanche, aveuglante. Parois lisses et propres. Ocres.

Je me tourne vers elle ; je transpire un peu.

Un sourire. Elle pose sa main sur mon épaule.

« Là-bas. Tu verras. C’est super. »

« On y va ? »

Oui.

Elle passe devant. Un pied de chaque bord, les bras penchés en avant, comme pour saisir. L’eau s’écoule sous elle.

Je la suis lentement, collé contre la paroi.

Le tunnel est plus long que je ne le pensais. Nous marchons longtemps. Elle saute d’un trottoir à l’autre. Puis le tunnel se rétrécit. Nous avançons voûtés. Elle garde son sourire de gamine. De temps à autre, se retourne, et : « Ça va ? »

Ha-han.

Et elle reprend sa marche.

L’eau, toujours. Limpide. Ruisselante. Les parois amplifient le son.

Le tunnel se rétrécit.

Elle se met à quatre pattes. Avance. Je la suis.

L’eau. Le son.

Son sourire.

Elle avance et je la suis.

Le tunnel se rétrécit.

Encore.

Encore.

Encore.

 

Elle se met à ramper. Toujours, au loin, cette lumière aveuglante. Mais de plus en plus réduite à un halo, une auréole autour d’elle. Eclipse, couronne.

Elle sourit.

Je me mets à ramper. Devant moi, elle avance. Sourire. Je le sais. Je ne peux plus le voir, mais je le sais.

Sourire.

L’eau. Lumière blanche aveuglante, loin si loin trop loin.

Elle avance.

Plus de trottoirs. Nous rampons dans l’eau. Relever la tête, vite. L’eau baigne mes lèvres. Je me cogne la nuque contre la paroi. Poreuse. Visqueuse. Répugnante.

Elle avance.

Le tunnel se rétrécit.

Encore.

Encore.

La paroi. J’étouffe. J’étouffe.

Stop.

 

Elle s’arrête. L’eau ruisselle le long de son corps, le long de ses bras, de ses jambes. Et :

« De toute façon, il faut continuer. »

J’étouffe. J’étouffe. Écoute-moi ! J’ÉTOUFFE !

Mais pas un son ne sort de ma bouche.

La paroi s’effrite contre ma nuque. Coincé entre la roche et l’eau. Je ne peux plus avancer.

« Il faut avancer ! »

Je ne peux pas. Je ne peux pas.

« Tu sais, au point où on en est, on aura plus vite fait d’arriver au bout du tunnel que de s’en retourner. »

J’étouffe.

« De toute façon… »

Soupir.

« De toute façon, le tunnel est trop étroit pour que tu te retournes. Tu ne peux pas faire marche arrière. »

Elle sourit.

Me retourner. Impossible. Coincé entre la roche et l’eau. Alors… Oui, ramper à reculons ! Allez ! ALLEZ !

Non.

C’est impossible.

« Il faut avancer. Tu n’as pas le choix. Moi, en tout cas, j’avance. »

Elle reprend son chemin.

La suivre, oui. Avancer encore.

Encore.

Si elle peut le faire, pourquoi pas moi ? Avancer, oui.

Mais il y a l’eau. Et la paroi, ocre, qui s’effrite.

Je ne peux pas.

J’étouffe.

Elle est déjà loin devant. La lumière découpe sa silhouette, halo de blancheur. Nulle autre lumière dans le tunnel.

Il n’y a plus que l’eau, et la roche. Poussière. Visqueux. Répugnant.

Je ne peux plus respirer.

Et, au loin, sa voix :

« Tu ne peux pas faire marche arrière ! »

Non.

Un dernier souffle, hurler.

 

« Non. »

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