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"Le Vampire de Ropraz", de Jacques Chessex

Publié le par Nébal

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CHESSEX (Jacques), Le Vampire de Ropraz, Paris, Grasset – LGF, coll. Le Livre de poche, [2007] 2008, 90 p.

 

Je ne sais pas si je dois m’en féliciter ou m’en plaindre (probablement le premier choix), mais mes libraires de prédilection (que je ne nommerai pas pour ne pas nuire à leur réputation) sont toujours de bon conseil et savent ce qui est à même de me plaire. C’est ainsi qu’ils m’ont fortement recommandé la lecture du Vampire de Ropraz, de l’écrivain suisse Jacques Chessex. On comprendra pourquoi à la lecture de ce délicieux extrait :

 

« Cadavre violé. Traces de sperme, de salive, sur les cuisses dénudées de la victime. Et la mutilation la plus sanglante apparaît dans son horreur.

 

« La main gauche, coupée net, gît à côté du cadavre.

 

« La poitrine, cisaillée à coups de couteau, est profondément charcutée. Les seins ont été découpés, mangés, mâchés, et recrachés dans le ventre ouvert.

 

« La tête, aux trois quarts séparée du tronc, y a été enfoncée après que des morsures très repérables et visibles ont été pratiquées en plusieurs endroits : le cou, les joues, l’attache de l'oreille.

 

« Une jambe, la droite, et la cuisse droite elle aussi, sont hachées jusqu’au pli du sexe.

 

« Le sexe a été découpé, prélevé, mastiqué, mangé, on en retrouvera des restes recrachés, poils pubiens et cartilage, dans la haie dite du Crochet, à deux cents mètres au-dessus de la forge.

 

« Les intestins pendent hors de la bière. Le cœur a disparu.

 

« Il est certain que le dément a extrait le corps de la fosse pour procéder à son aise. Il y a une poignée de longs cheveux et deux larges flaques de sang, en partie absorbées par la neige, près de la tombe profanée.

 

« L’horrible besogne accomplie, le repas bestial terminé, le corps de la jeune martyre a été réajusté au cercueil, à sa place dans la fosse béante. »

 

Ambiance. Et bon appétit, bien sûr !

 

Alors, oui, certes, ça ne pouvait que me parler. Pensez donc ! Nécrophagie, Nécrophilie, zoophilie, pédophilie, inceste, viols en tout genre, etc. N’y manque guère que la coprophagie, mais ça va, j’ai mangé assez de caca pour toute ma vie en lisant Sade (auquel le dernier roman de Chessex semble d’ailleurs rendre hommage ; il a du coup été récompensé par le prix Sade, mais bon, depuis que j’ai appris que Christine Angot l’avait eu, je me méfie un peu).

 

On nous dit en page de garde que Le Vampire de Ropraz est un « roman ». Mais c’est un très (très !) court roman, et qui est semble-t-il fondé sur un fait réel, du genre qu’affectionnent les machins type Le Nouveau Détective et autres trucs bourrés de crimes atroces en gros titres racoleurs. Pourtant, ça ne se passe pas dans l’Oise, mais en Suisse, dans le Vaudois. Et ça commence donc, plus précisément, à Ropraz.

 

Nous sommes en 1903. La jeune et (nécessairement) pure Rosa Gilliéron, fille du juge de paix, meurt d’une méningite. Jusqu’ici, rien que de très normal, sans doute. Mais voilà : deux jours après son enterrement, on retrouve sa tombe profanée, et… ben, je vous renvoie à l’extrait plus haut (lisez-le une deuxième fois, vous savez que ça vous fera du bien).

 

Stupéfaction et scandale devant le crime abominable ! Très vite, on se met à parler d’actes de « vampirisme », et les journaux craignent que « le vampire de Ropraz » frappe à nouveau. On cherche, on dénonce, on ne trouve rien. Et le vampire se fait oublier quelque temps.

 

Et puis, un peu plus tard, coup sur coup, PAF ! Dans deux autres villages, nouvelles profanations de sépultures et mêmes actes constatés (avec de subtiles variantes dont je vous passerai le détail). C’est nécessairement le fait du vampire de Ropraz ! La panique s’empare plus que jamais des habitants de la région, qui craignent que l’ignoble criminel ne s’en prenne à des jeunes filles vivantes !

 

Et puis on trouve le coupable idéal. Charles-Augustin Favez, de son nom. Garçon de ferme, pris en train de baiser une vache (le fermier se méfiait, plusieurs de ses bêtes portaient les traces d’attentats de ce genre et avaient été mutilées là où il faut). De toute évidence, c’est lui ! Après tout, une jeune fille morte et une vache vivante, c’est presque pareil. On s’empare du jeune déviant, du « vampire », et on le met en prison en attendant son jugement.

 

Je vais arrêter là mon résumé, histoire de ne pas tout lâcher (…) dans ce compte rendu. Mais la suite est à l’avenant, un vrai régal pour pervers polymorphes.

 

Jacques Chessex nous rapporte donc cette histoire au plus près, s’en faisant le chroniqueur, à l’aide d’un style parfaitement approprié, dont je ne saurais trop dire s’il est très épuré ou très écrit (à cet égard, j’ai parfois pensé à Pierre Michon, mais le format très court comme l’approche y sont sans doute pour beaucoup, probablement plus que la plume à proprement – ou salement – parler).

 

Et c’est une plongée fascinante tant dans l’univers des fantasmes décadents de la bourgeoisie d’alors (comme de celle d’aujourd’hui sans doute, mais bon) comme dans celui de la « misère sexuelle » de la ruralité suisse, avec ses petites hontes, ses choses dont il ne faut pas parler, surtout pas. Un double univers jumeau, fait de violence aveugle et d’obsessions qui en disent long. Perpétuelle oscillation entre les cris des foules réclamant l’exécution du vampire (cela faisait longtemps que l’on n’avait plus exécuté personne dans la région) et le non-dit de la « crasse primitive ».

 

Le vampire, lui, on en parle. Mais c’est un personnage sacrément intéressant que ce Favez, et qui n’a décidément rien pour lui, le pauvre : placé tout petiot dans une famille qui abuse de lui, peu sociable et capable de violentes crises de colère, il « sent » le vampire, en effet ; mais est autant une victime qu’un bourreau. Les meilleurs moments du roman sont probablement ceux où l’auteur abandonne l’extériorité comme le style de la chronique judiciaire pour se placer dans les pensées de Favez en geôle – là, c’est vraiment très fort –, et notamment quand il reçoit les visites d’une mystérieuse dame en blanc soudoyant le gardien…

 

Maintenant, n’exagérons rien : en dépit du ton adopté dans ce compte rendu – j’avions point pu m’en empêcher… –, il me semble que l’on trouvera sans trop de difficultés plus « salé », et Le Vampire de Ropraz n’est pas un catalogue d’atrocités, bestialités et autres scènes de cul glauque, mais une étude fort bien vue des mentalités campagnardes d’alors, notamment dans leur rapport à la sexualité (nécessairement) déviante. Et non, ça ne soulève pas vraiment l’estomac (enfin, le mien, en tout cas, ça va).

 

Mais je n’en ferai pas non plus une lecture indispensable : c’est un peu court, jeune homme, et sans doute un peu sec. Ça n’en est pas moins très intéressant. Oui, ces libraires pervers ont été de bon conseil, et je les remercie donc. Un de ces jours, je vais peut-être approfondir l’œuvre de Chessex, il peut y avoir des choses fort intéressantes, là dedans.

 

Sur ce, je boufferais bien une cramou… un cassoulet.

CITRIQ

Commenter cet article

Tallis 19/12/2012 10:19

Content que ça t'aie plu, camarade. Sinon, plus qu'à Michon, je rapproche davantage celui-ci du délicieux (?) Court Serpent de Bernard du Boucheron.
A noter également que Chessex fut l'un des rares auteurs non français à recevoir le Goncourt (pour L'Ogre). Et c'est probablement par là que je continuerai à creuser l'oeuvre du bonhomme...

Nébal 19/12/2012 16:16



Pas faux pour Court
Serpent. Mais encore une fois, ce n'était pas vraiment pour la plume que je comparais à Michon, plus pour le procédé. 'fin bon.


 


Je savais pour L'Ogre. A tenter effectivement. Même si je poursuivrai probablement d'abord par son prix Sade.



SGérard Klein 18/12/2012 20:18

Il y a tout de même un problème de vraisemblance, à lire ces citations.
Deux jours après leur inhumation et même bien avant, des mortes ne peuvent pas saigner, tout au plus laisser échapper une liqueur rosée. Donc les flaques de sang sur la neige, c'est de la fantasy.

Nébal 19/12/2012 05:37



On m'en a déjà fait la remarque. Mais je ne fais que recopier, hein...


 


Il est peut-être un peu tard pour vérifier ça sur le cadavre de Chessex lui-même, mais, si jamais vous avez connaissance de l'enterrement d'une jeune vierge...



LK 18/12/2012 19:01

Esprit d'escalier : le côté sec et bref est assez typique de Chessex. Un auteur vraiment intéressant à mon goût.

Nébal 19/12/2012 05:36



Je note aussi.



LK 18/12/2012 18:46

Tu donnes envie. J'avais aimé "Un juif pour l'exemple". Chessex parle très très bien de ce pays où je vis...

Nébal 19/12/2012 05:35



Je note.