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"Les Dieux de Pegāna", de Lord Dunsany

Publié le par Nébal

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DUNSANY (Lord), Les Dieux de Pegāna, [The Gods of Pegāna], traduit de l’anglais par Laurent Calluaud, illustrations de Sydney H. Sime, introduction de Max Duperray, Rennes, Terre de Brume, coll. Terres fantastiques, [1905, 2000] 2002, 116 p.

 

C’est bien évidemment par le biais de Lovecraft que j’en suis arrivé à lire Lord Dunsany, et en priorité cet étonnant petit ouvrage, le premier de l’auteur, qui a eu une énorme influence sur le Maître de Providence et a directement inspiré ses récits dits des « Contrées du Rêve », mais portait également en germe bien des aspects de la pseudo-mythologie ultérieurement baptisée « Mythe de Cthulhu ». Car l’aristocrate irlandais, dans cette œuvre fondatrice, pionnière d’une certaine fantasy et en même temps irréductible à un seul genre et fortement singulière, déploie tous les trésors de son imagination pour créer une cosmogonie sans pareille, dans un univers étrange et indéfini, dont on ne sait trop s’il doit être considéré comme un monde secondaire, une vision onirique, un souvenir antédiluvien ou une pure allégorie.

 

Très bref recueil de nouvelles (encore que l’on puisse se demander si cette qualification s’applique vraiment, du fait de l’unité du propos et de sa construction d’un début à une fin, d’une part, mais aussi, d’autre part, du caractère parfois largement dénué de récit des très courtes vignettes qui le composent – entre une et quatre pages le plus souvent), Les Dieux de Pegāna décrit, sur un mode emphatique renvoyant directement tant à la Bible qu’aux récits mythologiques les plus divers (avec peut-être tout de même une prédominance orientale), le système religieux d’un monde autre, une théogonie nihiliste, où les hommes sont plus que jamais les jouets des dieux, et où leurs prières sont le plus souvent vaines. Plus que jamais, ici, les dieux sont au-delà du bien et du mal, et le culte tend à l’imposture.

 

« Dans les brumes d'avant le Commencement, le Destin et le Hasard jouèrent aux dés le droit de diriger la Partie ; puis celui qui avait gagné s'en alla à travers les brumes vers MĀNA-YOOD-SUSHĀI et dit : « Maintenant crée des dieux pour Moi, car J'ai gagné et la Partie sera Mienne. » Qui gagna, et qui, du Destin ou du Hasard, s'en alla à travers les brumes d'avant le Commencement vers MĀNA-YOOD-SUSHĀI – nul ne le sait. »

 

Alors MĀNA-YOOD-SUSHĀI (que personne n’adore, aussi dit-on des prophètes qu’ils le sont de Tous les dieux sauf Un) crée les dieux, et s’endort. On dit que lorsqu’il se réveillera, quand Skald cessera de battre son tambour, alors ce sera LA FIN. Mais les dieux, de leur côté, ont créé les mondes, puis l’un d’entre eux a créé la vie, et, enfin, dans un geste inconsidéré d’une suprême arrogance, l’homme. Celui-ci a été frappé de l’ignorance afin de séparer à jamais les dieux des hommes, et qu’ils ne soient pas semblables. Sont alors décrits quelques-uns des dieux créés par MĀNA-YOOD-SUSHĀI, puis les prophètes, avec leurs actes et leurs dires, jusqu’à ce que le chien des dieux, le Temps, touche à sa fin, et que ce soit LA FIN.

 

Difficile d’en dire beaucoup plus sur cet étonnant ouvrage – et il est bien évidemment hors de question de « résumer » les nombreuses petites « nouvelles » qui le composent. Notons cependant que Dunsany, au travers de ces fables (plus ou moins moralisantes), compose un superbe poème en prose, un poème philosophique aurais-je envie de dire, dont la perfection formelle (magnifiquement rendue par la traduction irréprochable de Laurent Calluaud ; on peut aussi mentionner au passage les très belles illustrations de Sydney H. Sime) n’a d’égale que la subtilité du fond. Les vignettes et récits s’enchaînent avec une grâce impressionnante, composant une vaste fresque dont l’unité et la cohérence ne sauraient faire de doute (et voilà bien une différence essentielle d’avec le soi-disant « Mythe de Cthulhu », n’en déplaise à August Derleth). Récit systématique de la création du monde à l’apocalypse, Les Dieux de Pegānaest d’une richesse insoupçonnée dans ses allégories, qui dépasse le seul jeu de l’imagination, et donne incontestablement matière à réfléchir. Mais – et c’est là toute la beauté de la chose – il le fait avec une étonnante légèreté : si Dunsany ne rechigne bien entendu pas à la gravité inhérente au « genre », il sait aussi user avec finesse et astuce du registre parodique. On lit Les Dieux de Pegāna avec une fascination extatique, mais aussi, régulièrement, le sourire aux lèvres.

 

Je ne sais que dire de plus. Ce premier ouvrage de Lord Dunsany m’a très fortement retourné, et je comprends sans peine l’admiration que lui vouaient Lovecraft et d’autres de ses contemporains, tel Yeats. C’est là, sans aucun doute, un chef-d’œuvre, dans tous les sens du terme, qui augurait de la carrière d’un très grand poète. On regrettera d’autant plus le relatif oubli dans lequel il est aujourd’hui tombé…

CITRIQ

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L
Parmi les quatre 'Grands' cités par Lovecraft, c'était celui sur lequel j'avais fait l'impasse en raison son orientation "protofantasy" qui me parle moins que le fantastique de Blackwood, Machen
(qui appartient certes à un genre un peu flou) et surtout M.R. James.
Après lecture de cette chronique, j'ai décidé de réparer cette injustice. J'ai sauté celui-ci, probablement à tort mais par crainte de ne pas être très sensible à l'aspect cosmogonique, pour
directement attaquer Les contes d'un réveur - son troisième ou quatrième recueil, je crois.
C'est une lecture fascinante, par son côté "inclassable". L'influence de nouvelles comme "Poltarnees" et "Jours oisifs sur le Yann" est bien sûr évidente sur Lovecraft (en particulier, la présence
menaçante de l'océan, à laquelle vous faisiez allusion récemment), mais à lire un texte comme "Bethmoora", on comprend aussi l'attrait exercé sur Borges. D'ailleurs, les textes de Dunsany que
l'Argentin avait sélectionnés pour sa collection de la bibliothèque de Babel recoupent largement ceux de ce recueil.
Le style est chargé, ce à quoi je suis rarement sensible, mais cela vient le plus souvent renforcer les récits, remplis d'idées passionnantes.
Donc bref, c'était idiot de faire la fine bouche.
Par ailleurs, tout cela me fait remarquer qu'après les belles rééditions/nouvelles traductions de Machen et Dunsany chez Terres de brume, et de Blackwood chez l'Arbre Vengeur, M.R. James est le
seul des quatre qui reste difficilement accessible au lecteur français d'aujourd'hui, alors que c'est peut-être le plus effrayant. Je n'ose pas espérer que quelque chose soit en cours...
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N


Je lis tout ça bientôt (ça vaut également pour M.R. James, effectivement difficile à se procurer, mais je vais me lancer dans la VO).