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"Les Nombreuses Vies de Cthulhu", de Patrick Marcel

Publié le par Nébal

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MARCEL (Patrick), Les Nombreuses Vies de Cthulhu, avec la collaboration de Peter Cannon & Kim Newman, Lyon, Les Moutons électriques, coll. La Bibliothèque rouge, 2009, 300 p.

 

On ne le répètera jamais assez : « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn. » Et, certes, c’est bien beau de fhtagner, mais encore faut-il savoir pourquoi. C’est dans un sens à cette question, parmi bien d’autres, que l’excellent Patrick Marcel, que nous connaissons surtout pour être un brillant traducteur, mais qui n’en est pas moins un essayiste talentueux, s’attaque dans ce quinzième volume de la Bibliothèque rouge. On en rappellera le principe brièvement (on l’avait déjà évoqué pour Les Nombreuses Vies de Conan sous la direction de Simon Sanahujas) : il s’agit de dresser la biographie et la chronologie d’un personnage de fiction comme s’il avait réellement existé.

 

Un personnage ? Ici, en fait, précisons d’emblée que ce n’est pas uniquement au poulpesque Cthulhu que Patrick Marcel va s’intéresser, mais bien à l’ensemble des « créatures », faute d’un meilleur terme, des « dieux » et des « monstres » rattachés au « mythe de Cthulhu » tel qu’il fut défini par les successeurs de Lovecraft, et en premier lieu August Derleth (auquel on doit ce terme… mais qui, catholique si je ne m’abuse, en avait une conception radicalement différente de celle de Lovecraft, matérialiste et athée convaincu, lequel parlait pour sa part, avec un certain dédain, de « yog-sothotheries »…). En effet, la matière concernant le seul Cthulhu, a fortiori si l’on s’en tient au seul Lovecraft, qui ne lui a après tout consacré véritablement qu’un seul texte, le célébrissime « L’Appel de Cthulhu », ne serait guère suffisante pour livrer un volume entier.

 

C’est différent si l’on s’intéresse au « mythe » dans son ensemble, ainsi que le fait Patrick Marcel, en prenant pour référence essentielle Lovecraft lui-même, et quelques-uns – somme toute peu – de ses amis et continuateurs (Robert E. Howard, Clark Ashton Smith, Frank Belknap Long, Robert Bloch, Fritz Leiber…). Le long premier chapitre, « De dieux et de monstres (biographie d’un mythe) », correspond donc à une enquête minutieuse, à travers les textes, permettant de dresser la biographie de Cthulhu et de ses petits camarades au travers de leurs manifestations : on commence ainsi par s’intéresser aux livres maudits, le fameux Necronomicon en tête, puis aux complexes événements décrits dans « L’Appel de Cthulhu », ensuite à l’affaire Whateley (« L’Abomination de Dunwich »), etc.

 

Mais, pour expliquer tous ces événements, Patrick Marcel n’hésite pas à se montrer audacieux – et c’est là ce qui fait tout l’intérêt de son livre qui, de simple somme lovecraftienne n’apprenant pas grand chose aux lovecraftiens, devient un passionnant jeu de pistes érudit digne d’un Alan Moore –, en allant emprunter à d’autres sources, et non des moindres.

 

Prenons par exemple « L’Appel de Cthulhu », puisque c’est par-là que tout a commencé. Patrick Marcel n’hésite pas à éclairer la nouvelle de Lovecraft à l’aide de peintres surréalistes, de Jean Ray, de Victor Hugo (!), de l’explosion du Krakatoa, d’Abraham Merritt, de Mu, de Moby Dick, de King Kong, de Jules Verne (pour L’Île mystérieuse et Voyage au centre de la Terre), de Doc Savage, d’Edgar Rice Burroughs (pour Le Monde perdu et Pellucidar), de Tancrède Vallerey, de la série TV Lost (!), de la série radiophonique Signé Furax ! par Pierre Dac & Francis Blanche (!), de Gustave Le Rouge, de la série TV Jack le vengeur masqué, de la série radiophonique The Goon Show, de Sir Arthur Conan Doyle (La Ceinture empoisonnée, La Machine à désintégrer, Au pays des brumes, et surtout « Quand la Terre hurla »), de Georges Langelaan, de Robert Bloch et des essais nucléaires. Ouf. Dit comme ça, j’ai bien conscience que l’énumération est fastidieuse ; mais, dans le cours du récit, c’est absolument fascinant de cohérence. Et on se prend au jeu avec une aisance remarquable, même quand les connexions virent au pur délire hystérique a priori fort éloigné de Lovecraft (Tintin, Superman, Chapeau melon et bottes de cuir…).

 

Et cela vaut pour l’ensemble de ce long chapitre et de la chronologie qui le suit traditionnellement. À ne surtout pas manquer (mais là, on sent que l’auteur s’est vraiment fait plaisir), le passage complètement délirant sur l’origine de l’humanité. Je n’en dis pas plus…

 

Le troisième chapitre, « Lovecraft, l’appel du passé », est une bien trop brève biographie de l’auteur ; si elle a le bon goût de sabrer quelques idées reçues concernant le « pas-si-reclus-que-ça » de Providence, elle est néanmoins trop courte pour véritablement apporter quoi que ce soit au lecteur, qui ne peut en définitive que se reporter au bref guide de lecture qu’elle renferme en définitive.

 

La bibliographie qui suit, ne retenant que les textes lovecraftiens utilisés pour ce volume, est de même très sommaire, et d’une utilité douteuse. On passera rapidement là-dessus.

 

Restent enfin deux nouvelles pour achever ce beau volume, à l’iconographie extrêmement riche et le plus souvent du meilleur goût.

 

La première, due à la plume de l’éminent spécialiste lovecraftien Peter Cannon et intitulée « Des chats, des rats et Bertie Wooster » (pp. 247-262), est un amusant pastiche de « Des rats dans les murs » à l’aune de P.G. Wodehouse, dont on retrouve les personnages Jeeves et Bertie Wooster. Court, mais plutôt rigolo.

 

On y préférera cependant largement la seconde nouvelle, « Le Grand Éveil » (pp. 263-298 ; tout un programme !) de Kim Newman, relecture du « Cauchemar d’Innsmouth » à la façon de Raymond Chandler ; un texte diablement malin, très référencé mais jamais gratuit, vraiment bien foutu.

 

 Au final, Les Nombreuses Vies de Cthulhu se révèle un très bon volume de la Bibliothèque rouge, jubilatoire de bout en bout, et qui réussit parfaitement son coup : il donne envie de lire et relire les innombrables textes qu’il mentionne. Alors chapeau bas, m’sieur Patrick Marcel. Ah, et « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn » aussi, bien sûr. Ia !

CITRIQ

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J

bigre, cela semble intéressant.


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V

Ca n'est donc pas une somme exhaustive, mais plutôt un essai, c'est cela ? Prend-il en compte les synthèses publiées par exemple dans le cadre du jeu de rôles "l'Appel de Cthulhu" ? On pouvait y
trouver des tentatives pour dresser une cosmogonie cohérente entre les Grands Anciens, les Dieux extérieurs et les autres Races ayant foulé la Terre.


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N


On est dans une perspective très fidèle à Lovecraft, donc matérialiste et athée. Les Dieux extérieurs, du coup, sont réduits au strict minimum. Sinon, il y a bien tentative de synthèse entre tout
ça - c'est le but du jeu -, mais je ne crois pas que ce soit dans le même esprit que pour le JdR, ni même la version à 1D6.